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4 avril 2016

Insultes et invectives: le ton monte méchamment

A l’heure des nouvelles technologies et de la communication continue, sait-on encore se parler? A en croire les récentes statistiques de la criminalité, on ne s’est jamais autant insulté. Autant de dérapages verbaux qui finissent devant les tribunaux.

Un homme et une femme en train de s'insulter dans la rue en dehors d'une voiture
Bien qu’étant monnaie courante, la prolifération de paroles injurieuses ne reste pas toujours impunie (photo: Getty Images).

Signe des temps connectés, les insultes fusent au quart de tour. Jamais les noms d’oiseaux n’ont aussi bien volé, à en croire l’explosion de condamnations pénales pour injure. Un coup d’œil aux statistiques de la criminalité en Suisse suffit: entre 2009 et 2015, on est passé de 4632 à 7873 prévenus enregistrés par la police pour ce motif. Soit une augmentation de 69,9% en six ans!

Des différences cantonales? Si on s’invective à peu près pareillement des deux côtés de la Sarine, le record de l’incivilité verbale revient cependant au canton de Vaud, qui totalise à lui seul 1499 prévenus pour l’année passée, devançant clairement ceux de Genève (993) et de Berne (766).

L’insulte fait donc partie du vocabulaire courant, se faufile du volant à la rue, en passant par la télévision et même les préaux. En 2015, 247 enfants de moins de 15 ans ont dû passer devant les tribunaux pour écart de langage.

Et si l’on s’insulte encore après 90 ans (un seul cas relevé en 2015), on observe un pic chez les trentenaires, qui comptabilisent le plus fort taux de prévenus (1870 pour cette catégorie d’âge). Enfin, les hommes ont le verbe plus discourtois que les femmes et représentaient 75% des prévenus en 2015.

Pourquoi cette montée de ton? En partie à cause des réseaux sociaux, où la parole décomplexée laisse des traces. Mais aussi par un manque d’imagination. Plutôt que de sombrer dans l’injure répréhensible, il suffirait de piocher dans le répertoire du capitaine Haddock: aucune amende n’est prévue pour «Bachi-bouzouk iconoclaste»!

Portrait de Philip Jaffé
Philip Jaffé

Philip Jaffé, professeur de psychologie à l’Université de Genève et expert devant les tribunaux.

Le nombre de prévenus pour injures a augmenté de 70% entre 2009 et 2015. Cela vous étonne?

Pas du tout. Cela fait partie de la dégradation générale du tissu social. Cela participe aussi d’une évolution: au lieu de se battre en duel comme autrefois, on va au tribunal.

Mais comment expliquez-vous cette augmentation?

Les causes sont multiples. Il y a une densification de la population qui fait que les gens vivent de manière plus rapprochée. La démographie suisse est différente de celle du début du siècle passé, où chacun vivait dans sa vallée. On a peut-être perdu aussi les manières traditionnelles de résoudre les conflits: on ne va plus consulter l’ancien du village, mais on s’envoie un texto injurieux!

Tous les nouveaux modes de communication, comme les réseaux sociaux, font que l’on se sent plus désinhibé dans l’échange,

et cela se traduit dans la vie réelle. Peut-être qu’il y a aussi une sorte d’agressivité sourde en ces temps économiques plus difficiles.

Est-ce un phénomène qui touche essentiellement les jeunes?

Disons qu’il y a, chez les jeunes, une banalisation du langage. Dans un préau d’école ou dans les «salons de tchats» d’ados, sur internet, le langage est effectivement impressionnant. Cela dit, dans ma jeunesse, on s’insultait beaucoup aussi... Mais peut-être pas avec la même intensité et les échanges étaient contenus dans des contextes précis.

Justement, quelle est la part jouée par les réseaux sociaux?

Elle est énorme parce que, derrière un clavier, on a le sentiment d’être anonyme. Le verbe n’a pas le même poids, ce ne sont que des caractères sur un écran. Alors que ces mêmes mots injurieux auront tout autant d’effet que jetés à la figure. On a de nouveaux modes de communication, mais on ne maîtrise pas l’étiquette. A cela s’ajoute le fait qu’avec les réseaux sociaux, tout est amplifié. Quand on se fait traiter de «goujat» sur Facebook, tous vos amis sont au courant. Il y a aussi ce paradoxe:

Internet est devenu le lieu où tout est permis, où tout se réalise, mais en même temps, on met du politiquement correct à tous les étages.

Ces deux tendances s’entrechoquent.

Est-ce qu’il y a une montée d’insultes à caractère spécifique?

Envers les femmes, surtout. Au fur et à mesure qu’elles deviennent un groupe social, qu’elles trouvent leur place, que l’on parle d’égalité, elles deviennent une cible. Regardez aux Etats-Unis, qui est le pays du politiquement correct: Donald Trump, candidat à la présidentielle, traite les femmes comme si elles étaient toutes des garces...

N’y a-t-il pas aussi un appauvrissement du langage?

Oui, c’est un phénomène réel pour une part de la population. Le vocabulaire est plus restreint, mais c’est assez normal sur les réseaux sociaux, qui formatent aussi le langage. Le web n’est pas une soirée littéraire!

Même ceux qui ont un riche vocabulaire sont limités par le clavier, la vitesse et la superficialité de l’outil.

On s’insulte davantage et on porte plainte plus souvent. La société ne devient-elle pas de plus en plus procédurière?

Oui, on s’en remet beaucoup à la justice pour régler les problèmes, comme si l’on se sentait incapable de les régler en tant qu’individu. Il y a une judiciarisation des mœurs. Mais la justice ne peut pas passer autant de temps sur des cas d’injures chaque année.

Il faudrait mettre en place des capacités de médiation, par quartier, au travail, sur internet, pour mieux vivre ensemble.

On vit dans une société qui évolue, où la diversité des cultures, la rapidité des échanges, les malentendus créent des frictions nouvelles. C’est un défi, mais on n’est pas au bord de l’apocalypse!

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla