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11 novembre 2012

Interprète de conférence, troisième métier le plus stressant du monde

Suspense en cabine. Jenny Sigot Müller met en scène sa profession dans un roman.

Jenny Sigot Müller
Jenny Sigot Müller est diplômée de l'Ecole de traduction et d'interprétation de Genève.

Tout de même, c’est le troisième métier le plus stressant du monde. Selon du moins un rapport de l’OMS (lire encadré). Interprète de conférence, c’est pourtant la profession qu’a choisie Jenny Sigot Müller, Française d’origine, sortie de l’Ecole de traduction et d’interprétation de Genève et exerçant son art aujourd’hui à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et comme indépendante.

Une profession dont elle raconte les aléas à travers un roman qui met en scène la haine sans limite d’une interprète expérimentée pour une jeune collègue débutante. Suspense en cabine… Et un métier pour lequel Jenny Sigot Müller aurait de toute façon opté, même si elle avait eu connaissance de son inquiétante réputation: «Ça m’aurait attirée quand même: j’adore les langues, j’adore apprendre, découvrir de nouveaux milieux, de nouvelles personnes.»

Un goût satisfait dès son plus jeune âge par ses parents – un père instituteur, une mère prof de lettres – qui l’emmènent dans des voyages du genre pas vraiment Club med: «On allait en Allemagne, en Russie, en Angleterre, on vivait dans des familles qui parlaient la langue du pays.»

Jenny Sigot Müller: «On dépend de celui qui parle.»
Jenny Sigot Müller: «On dépend de celui qui parle.»

«Un nouveau monde s’offre à vous»

L’interprétation aujourd’hui, explique Jenny Sigot Müller, lui permet de continuer ce chassé-croisé entre les gens, les milieux, les cultures. «Quand vous arrivez à une conférence, un nouveau monde s’offre à vous, auquel vous n’auriez pas accès si vous n’étiez pas interprète.» Avec, à portée d’oreilles et sur la langue, un nombre de thèmes et de sujets quasi infini, certains confidentiels, et auxquels l’interprète sera bien forcée de s’intéresser: «Il faut écouter, comprendre et ensuite traduire, il faut aussi essayer de suivre le rythme de l’orateur, il ne s’agit pas juste de traduire mécaniquement.»

Alors oui, à l’usage, elle en convient: c’est un boulot stressant: «Parce qu’on n’a jamais le temps, on dépend de celui qui parle, on n’a pas le droit de rêver, de faire des pauses, de penser à quoi que ce soit d’autre, il faut être totalement concentré.»

Et de comparer l’interprète de conférence à un acteur de théâtre: «On se sent pareil, le trac avant avec chaque conférence, le bonheur quand c’est fini.» Ça tombe bien: du théâtre, Jenny Sigot Müller en a fait et ça l’aide énormément: «Pour les intonations, pour le public, même si on est confiné dans notre cabine, on parle toujours pour le public, et on parlera différemment suivant le genre de public.»

«La gestuelle aussi donne des indications»

De sa cabine, l’interprète voit celui dont elle traduit les propos. «Enfin en principe, parfois on est dans un coin, ou il y a une plante verte qui bouche la vue. Nous avons pourtant besoin de ce lien direct avec l’orateur, on est comme un couple, la gestuelle aussi donne des indications, un sourire qui révèle l’ironie par exemple.»

Jenny Sigot Müller: «On a le trac comme les acteurs.»
Jenny Sigot Müller: «On a le trac comme les acteurs.»

Le bon interprète respectera en effet le plus possible le ton et les manières de la personne qui parle. Avec toutefois un truc consistant à rester juste un cran en dessous, par exemple quand l’orateur se montre grossier: «On ne peut pas se permettre de l’être autant que lui mais on doit quand même faire passer le message.»

Face à une plaisanterie intraduisible et que d’ailleurs elle ne comprend pas, l’interprète du roman de Jenny Sigot Müller en invente une de son cru. Pas évident dans la réalité mais il faut bien d’une façon ou d’une autre se débrouiller: «Si tout le monde rit dans une assemblée sauf les francophones, ça ne va pas.» C’est tout le travail «d’improvisation de l’interprète» consistant aussi «à voir ce qui est important et ce qui ne l’est pas».

La situation la plus difficile à laquelle la jeune femme ait dû faire face, un jour, fut l’absence totale de son dans la cabine. Ce qui l’a obligée à ouvrir la porte, à être à moitié dans la salle pour entendre l’orateur et à moitié dans son cagibi pour parler dans le micro.

«Les bilingues n’ont pas de langue maternelle véritable»

L’important pour devenir interprète, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas d’être bilingue au départ, mais de posséder plutôt «une bonne langue maternelle», explique Jenny Sigot Müller qui traduit de l’allemand ou de l’anglais vers le français. «Parfois les bilingues n’ont pas de langue maternelle véritable, ont deux cultures, mais pas une culture véritable, et il peut leur manquer certains mots, certaines références.» Des références qu’il faudra aussi acquérir pour la langue et la culture à partir de laquelle on va traduire: «Il est vraiment nécessaire de passer beaucoup de temps à l’étranger, pour compenser ce manque de repères culturels, il faut être sérieux et gourmand, lire énormément les journaux, regarder les films, la télé, suivre la politique.»

Les interprètes officient généralement à deux, se relayant de demi-heure en demi-heure. Si celui qui traduit ne comprend soudain pas une phrase, il éteint son micro, demande de l’aide au collègue, avant d’enchaîner le plus rapidement possible pour ne pas perdre le fil. «Mais ça arrive très rarement et puis nous avons un ordinateur devant nous pour vite vérifier un mot. Ne pas comprendre une phrase complète, c’est vraiment rare.»

Et puis, comme son héroïne, ce que Jenny Sigot Müller aime dans son travail d’interprète, ce sont «ces jeux avec l’identité, cette proximité avec l’inconnu.»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Christian Schnur