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23 septembre 2013

Isabella Rossellini: «En matière de sexualité, la nature nous a gâtés»

Les techniques de copulation et de séduction de l’abeille, du hamster ou même de l’anchois n’ont plus de secrets pour Isabella Rossellini. Elle le prouve sur scène à Pully avec une conférence aussi drôle que décalée.

Dans Green Porno, une des trois séries de courts métrages réalisée pour Arte, 
Isabella Rossellini s’intéresse à la reproduction des animaux.
Dans Green Porno, une des trois séries de courts métrages réalisée pour Arte, 
Isabella Rossellini s’intéresse à la reproduction des animaux.

Fille d’Ingrid Bergman et de Roberto Rossellini, Isabella Rossellini a réussi à se faire un prénom. Tout d’abord en tant que mannequin et actrice, puis aujourd’hui comme auteure et réalisatrice de courts métrages sur la sexualité des animaux!

Ces petits ovnis, bien éloignés de l’image intello-chic qu’a longtemps donnée celle qui fut l’égérie de Lancôme et la muse de David Lynch (Blue Velvet et Sailor et Lula), ne doivent en fait rien au hasard. Car Isabella Rossellini a toujours voué une passion pour les mammifères, les insectes ou les batraciens. Du coup, l’actrice romaine, une fois ses deux enfant élevés, n’a pas longtemps hésité avant d’entreprendre, à 57 ans, des études universitaires en éthologie, la science du comportement animal. Ces cours lui ont donné l’inspiration et surtout les connaissances scientifiques pour écrire et réaliser des petits films sur la faune qui nous entoure.

Au final, Isabella Rossellini a ainsi conçu, dès 2008, trois séries de courts métrages: Green Porno, sur la reproduction des animaux, Seduce Me, sur leurs jeux de séduction, et Mammas, sur leur instinct maternel.

Toutefois, au lieu de filmer à la manière d’un documentaire de vrais insectes ou d’authentiques mammifères en action, Isabella Rossellini a préféré se muer elle-même en libellule, escargot ou calmar. Ces déguisements extravagants apportent du coup un côté humoristique et arty bienvenu à un sujet paradoxalement peu sexy!

Développées à l’origine avec Robert Redford qui cherchait de petits formats à diffuser sur sa plateforme internet Sundance Channel, ces œuvres font désormais l’objet d’une adaptation théâtrale, Bestiaire d’amour, qui sera présentée en octobre à Pully. Jointe par téléphone Isabella Rossellini nous en dit plus.

Vidéo: Green Porno - Earthworm (le verre de terre). Source: Youtube - Sundancechannel

Dans vos séries de courts métrages, vous n’hésitez pas à vous déguiser en mouche, en baleine ou en araignée. N’avez-vous pas eu peur de mettre à mal votre image?

Vous savez, il y a une différence entre ce que je suis et mon image. Je m’engage avant tout dans des projets qui me plaisent. L’image, cette impression qu’on laisse aux gens, ne m’intéresse pas. On ne peut pas en vivre.

Selon vous, que penseraient vos illustres parents en voyant vos films?

J’espère qu’ils auraient la même réaction que tout autre public, c’est-à-dire qu’ils rient et apprennent quelque chose sur le ver de terre, le crapaud ou le coucou.

La sexualité des animaux a un côté assez cru. Je pense à la mante religieuse femelle qui dévore son partenaire ou à l’abeille mâle qui se fait couper son pénis lors de la reproduction. Vous êtes-vous fixée des limites?

Je pars du principe que l’on peut tout dire. Ce sont des faits scientifiques. Il n’y a rien de vulgaire là-dedans. Evidemment, les croyants peuvent être scandalisés. Cela étant, s’ils sont chrétiens, ils pensent aussi que Dieu a créé le monde. Et le monde est ainsi.

Entre la bisexualité, l’homosexualité, l’hermaphrodisme ou la transsexualité, la palette des possibles paraît très vaste chez les animaux. Doit-on voir dans vos films une invitation à faire preuve de davantage de tolérance?

Je n’ai pas tourné mes courts métrages dans ce but-là. Quand ils ont été diffusés sur Arte, la France était en plein débat sur le mariage gay, et beaucoup y ont vu un message, des références politiques. Mais c’était juste un hasard du calendrier. Cela étant, je suis contre le fait de dire, par exemple, que l’homosexualité est contre nature. C’est faux. Tout est dans la nature, et celle-ci nous a bien gâtés!

Il y a notamment ces poissons qui changent de sexe au cours de leur vie. L’expérience vous tenterait-elle?

Je me sens très bien en femme, mais je ne suis pas contre l’idée de devenir un homme pendant une semaine, histoire de mieux les comprendre. J’aimerais aussi devenir un oiseau ou un chien pour savoir ce qu’ils pensent. Ou un chimpanzé avec qui nous partageons 98% de nos gènes. De quelle forme d’intelligence sont-ils exactement dotés?

Vous avez tourné une quarantaine de films sur les animaux. A quand des courts métrages sur la sexualité des hommes?

Non, je ne pense pas que je me lancerais dans cette thématique.

Pourquoi? Les hommes et les femmes sont-ils trop ennuyeux au lit?

(Rires). Ça, je ne sais pas, tout dépend des couples. Ce que je sais par contre, c’est que Sundance et Arte aimeraient bien que je continue à tourner. Mais entre mes études et la tournée de mon monologue Bestiaire d’amour, je n’ai plus vraiment le temps.

Justement, vous serez au théâtre de l’Octogone de Pully pour le présenter. A quoi les spectateurs doivent-ils s’attendre?

Il s’agit d’une conférence sur les animaux entrecoupée de quelques films que j’ai réalisés. On abordera aussi des questions plus générales sur la vie, la science et la perception du monde, mais toujours sur le mode humoristique. Le texte a été coécrit avec Jean-Claude Carrière.

Pourquoi ne l’avez-vous pas écrit seule? L’experte en comportement animal, c’est vous!

Oui, mais je ne savais pas comment mettre tous ces fragments qui m’ont demandé plusieurs années de travail en un discours de moins de deux heures. Jean-Claude Carrière s’est montré très curieux et, ensemble, nous avons trouvé une solution originale. Au final, je suis très contente que mon petit projet initial ait été validé par les deux monstres sacrés que sont Robert Redford et Jean-Claude Carrière.

Outre votre carrière d’actrice et réalisatrice, on vous a vu encore récemment sur des publicités pour de grandes marques. A plus de 60 ans, c’est important de prouver que l’on peut encore travailler comme mannequin?

Je ne pense pas avoir prouvé quelque chose. Bulgari cherchait à recréer un lien avec l’Italie, et comme je suis Romaine, cela tombait bien. Mais suite à cela, Bulgari ne m’a plus contactée…

Cela vous a-t-il blessée?

Non, même si je continue à adorer la photo. Pour Bulgari, nous avons travaillé avec Annie Leibovitz. C’est vraiment une très grande photographe, et nous avons passé trois jours merveilleux.

Vous êtes donc prête à continuer le mannequinat?

Oui, mais la réalité est tout autre, et les occasions sont très, très rares. Dans les magazines, les filles ont entre 18 et 30 ans. Au-delà, les publicitaires acceptent de faire des exceptions, mais seulement s’il s’agit de personnalités.

Ce jeunisme vous attriste-t-il?

Peu importe, en fait. Je n’ai rien fait pour être jeune ou pour rajeunir. Les marques doivent m’accepter comme je suis ou aller voir ailleurs!

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Istockphoto,, Getty Images, Sundance Channel