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13 février 2016

«Notre rôle est de donner des clés aux gens»

Depuis dix ans, le magazine santé «36.9°» bat des records d’audience. Curieuse de nature et inoculée au virus de l’info médicale, Isabelle Moncada n’est toujours pas lassée et espère que son émission lui survivra.

Isabelle Moncada photo
Isabelle Moncada revendique le droit de vieillir à l’écran.

L’émission «36.9°» fête ses dix ans. Comment voyez-vous cette étape?

C’est passé à une vitesse stratosphérique, supersonique! J’ai toujours aimé les thèmes liés à la santé, à la science. C’est une des raisons qui m’ont fait accepter de présenter A Bon Entendeur en 1995. J’aime l’idée du journalisme basé sur la preuve, les labos, les tests. Mais ma passion, c’est la médecine. Mon rédacteur en chef a toujours su que ça me plaisait. Et un jour, il m’a dit: «Moncada, un magazine santé, ça t’intéresse toujours?» On a eu deux mois pour fabriquer la première émission. Et on s’est lancé.

Et la trouvaille du titre, c’est vous?

Avec l’équipe, on n’avait pas envie d’un titre comme Scanner ou Stéthoscope déjà très utilisés… Et on a pensé à la température idéale du corps humain, 37°. Mais «36.9°», graphiquement, ça donnait mieux. Ça fait comme des bulles de sang, des globules. J’aimais bien aussi avoir des chiffres plutôt que des mots.

Aujourd’hui, «36.9°» fait partie du top 5 des émissions les plus regardées. C’est le moment de passer à autre chose ou une bonne raison de continuer?

J’ai envie de continuer. J’aimerais que cette émission me survive, que d’autres la repren­nent quand je ferai autre chose. Mais je ne suis pas du tout lassée! La santé est un domaine qui bouge tellement que l’on pourrait faire des sujets chaque semaine. Il y a de tels progrès, une telle énergie, tellement d’argent investi que c’est un domaine aux thématiques inépuisables. Entre la médecine occidentale, les autres approches, la vision des jeunes d’aujourd’hui, il y a vraiment de quoi explorer encore pendant longtemps.

Le générique de l’émission n’a pas pris une ride et vous, vous avez rajeuni! Quel est votre secret de jouvence?

C’est l'éclairage et le maquillage! Dans la première émission, je portais un long manteau noir, qui faisait un peu archange de la mort qui tue... Cela dit, autrefois, les gens me disaient que j’étais mieux en vrai qu’à la télé, maintenant ils ne me le disent plus… J’en déduis que c’est devenu le contraire! (Rires)

Comprendre, informer, dénoncer… Quel est votre virus?

Notre rôle est de donner des clés aux gens pour qu’ils reprennent leur liberté. On parle beaucoup de l’autonomie du patient, c’est un peu une tarte à la crème. Mais je crois quand même que ce qui nous rend plus libres, c’est de comprendre ce qui nous arrive et de pouvoir choisir souverainement. Notre boulot en tant que journalistes, c’est de dire les choses pour que les gens aient l’information nécessaire pour être plus libres.

Vous aimez aussi dénoncer des scandales…

Bien sûr. Et des fois ça se passe mal, c’est compliqué. C’est des ennuis garantis, surtout qu’il y a une grosse asymétrie entre les scandales dénoncés et les multinationales qui se comportent mal. Face à la délinquance industrielle, on est très démuni. Même si on est adossé au service public, ça reste délicat. Certains interlocuteurs ne veulent plus nous répondre ou font pression sur nos témoins qui, du coup, n’osent plus parler.

Est-ce qu’il y a des sujets auxquels vous avez dû renoncer parce que la pression était trop forte?

Non, pas à cause de ça. Mais il y a des sujets auxquels on renonce parce qu’ils sont difficiles à traiter en télévision. Notre problème est de raconter une histoire et qu’elle soit visuelle. Un thème comme les DRG, nouvelle méthode de facturation par cas, introduite dans les hôpitaux, est un thème important, mais abstrait, donc difficile à traiter directement. Ce qui est essentiel, dans un domaine comme les reportages sur la santé, ce sont les témoignages.

Justement, comment faites-vous pour trouver des témoins sur des sujets parfois sensibles?

Les gens sont généreux. Ils se rendent compte à quel point c’est important de faire communauté quand on vit quelque chose de difficile. Internet a changé beaucoup de choses, les gens s’échangent des infos. Ils acceptent de témoigner parfois sur des sujets intimes, parce qu’ils pensent que ce sera utile pour les autres. Ils le font par altruisme.

Quelle est l’émission dont vous êtes le plus fière?

Difficile à dire… L’émission spéciale sur les réfugiés syriens au Liban et en Jordanie, on en est tous fiers. C’était en décembre 2013, on commençait à les oublier un peu, et c’était intéressant de traiter le sujet sous l’angle de la santé. Parler de ces gens qui avaient un bon niveau de vie, comme vous et moi, et qui se sont retrouvés à vivre dans des camps dans des conditions précaires. J’aime aussi particulièrement l’émission de Françoise Ducret sur les maladies rares, qui a fait revenir en arrière les assureurs-maladie, qui ne voulaient pas rembourser un médicament. Ce reportage a aussi fait changer d’avis les autorités sanitaires. C’est assez réjouissant.

Est-ce que, à force de dénoncer des scandales, on garde la foi en la médecine?

Oui, parce qu’à côté des histoires scandaleuses, on croise beaucoup de gens magnifiques, dans un système de santé hyper-performant. On aurait envie, mais ce n’est pas notre rôle, de faire un reportage promotionnel pour rendre hommage au corps médical, en particulier aux infirmières, aides-soignants, laborants, biologistes… Ce sont des métiers très qualifiés, mais qui sont un peu dans l’ombre des progrès médicaux, alors qu’ils sont dans le quotidien des malades. Un personnel soignant qui essaie de maintenir une alliance avec les patients, même si ce n’est pas facile parce que la rationalisation n’arrête pas de déshumaniser les soins dans les hôpitaux.

Qu’est-ce qui a changé en dix ans?

La médecine s’est beaucoup complexifiée. Ça devient de plus en plus difficile d’expliquer les choses, de vulgariser. Les thérapies se personnalisent, se spécialisent, on ne donne plus le même traitement à tout le monde. C’est particulièrement vrai en oncologie, par exemple. Dans la prochaine émission du 17 février, on aborde les nouvelles thérapies contre le cancer, mais il y en a tellement qu’on a dû faire des choix. Désormais, si vous avez telle mutation, tel âge, tel sexe, ça change tout. Avant, on traitait les familles de cancers avec des familles de traitements sans beaucoup de variations. Ce qu’il y a de très nouveau aussi depuis quinze ans, c’est le fait que plus de la moitié des décès ne sont pas «naturels», mais font l’objet d’une décision d’arrêter ou de ne pas suivre un traitement. Où mettre la limite à l’acharnement thérapeutique, faut-il légiférer? Ce sont des questions qu’il faut se poser avant d’y être confrontés.

Cette passion pour la médecine, c’est un héritage paternel?

Un peu, je pense. Mon papa était infirmier et on allait souvent le voir avec mes frères à l’hôpital. C’était une autre époque, les institutions étaient plus ouvertes. Mais j’aime la science en général, les fusées, les pelleteuses, les gros Caterpillars qui creusent et les trucs électroniques, comme les robots. Petite, je dévorais Jules Verne…

Pourquoi avoir bifurqué vers le journalisme?

Je voulais faire médecine, mais comme j’aimais écrire, j’ai commencé par faire des piges pour le journal du collège et puis j’ai travaillé dans une radio locale. Ça m’a tellement plu que j’ai reporté mes études de médecine. Entre-temps, je m’étais inscrite en sciences politiques et j’ai été engagée à la Radio suisse romande. Je n’en revenais pas! Je ne regrette pas du tout. Quand on est jeune, on croit qu’il n’y a qu’une voie, que si on s’intéresse à la médecine, il faut devenir médecin. Mais non. Il existe d’autres façons. Et puis, le journalisme fait partie de ces professions où l’on s’instruit toute sa vie, où l’on est payé pour apprendre sans cesse. C’est un privilège, dont j’ai pris conscience au fil du temps.

Vous avez un mari médecin, Bertrand Kiefer, et un fils étudiant en médecine. Vous n’êtes pas hypocondriaque…

Non (rires). Ça me permet de rester dans le domaine…

Est-ce que vivre avec un médecin aide à mieux vieillir? Est-ce que ça rassure?

Vivre avec cet homme-là, oui, mais pas parce qu’il est médecin, parce que c’est lui. En fait, beaucoup de médecins ne vieillissent pas très bien justement. Les généralistes, par exemple, qui sont aux prises avec les souffrances de leurs patients et qui n’ont pas de réponses médicales, sont dans des situations difficiles. Ce sont ceux qui subissent le plus de tracasseries administratives, qui sont les moins rémunérés, qui ont les horaires les plus longs et sont les moins bien considérés. Alors que d’autres, spécialisés dans un domaine, gagnent des revenus indécents… Il faut vraiment avoir la foi pour continuer.

La cinquantaine, ça vous fait peur?

Non, j’ai toujours été vieille! Je me suis toujours sentie comme Jeannot Lapin, né à l’âge de 5 ans (rires). Prendre de l’âge n’est pas une préoccupation. Je revendique le droit de vieillir à l’antenne. A la BBC, on met plutôt les journalistes seniors dans les émissions prestigieuses, parce qu’on considère que c’est un gage de sérieux et d’expérience. Moi, j’aime les visages qui vieillissent, qui sont un peu marqués. Je n’ai pas envie de voir que des gens lisses de moins de 30 ans, comme dans certaines séries. C’est insupportable! Dans les reportages, on filme aussi des personnes avec de vraies têtes, qui ont vécu. Ce qui fait le charme, ce n’est pas la jeunesse, mais l’expression, le sourire d’un visage.

Vous dites ça, mais vous connaissez tous les secrets du botox…

Oui, mais je suis hyper-douillette… Je ne pourrais pas imaginer l’idée de me faire piquer. Je suis prête à payer une anesthésie générale quand je vais chez le dentiste! Cela dit, je ne porte aucun jugement moral. Les gens qui se font une blépharoplastie, parce que leurs paupières leur tombent sur les yeux, pourquoi pas? Peut-être qu’avec le temps, j’y viendrai…

Vous avez dit que vous n’aimeriez pas revenir à celle que vous étiez à 30 ans. Pourquoi?

Parce que j’aime bien mon bagage. Quand on demande aux gens s’ils prendraient l’immortalité, la majorité dit «non». Mais dans ceux qui disent «oui», quand on leur demande à quel âge ils aimeraient rester immortels, 80% répondent l’âge qu’ils ont au moment où on leur pose la question. Au fond, on est assez content de l’âge que l’on a.

Et vous, vous prendriez l’immortalité?

Je ne suis pas certaine… En tout cas, pas toute seule! Oui, si tous les gens que j’aime la prennent avec moi. Et je choisirais de rester à l’âge que j’ai, 48 ans. Je n’ai pas encore de problèmes physiques, à part la myopie…

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: François Wavre