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14 mars 2016

Itinéraire d’un objet trouvé

Valises, sacs à dos, clés, porte-monnaie: chaque jour, les CFF reçoivent à Berne plus de 300 articles oubliés dans les gares et les trains. Une douzaine de collaborateurs œuvrent dans l’ombre pour en retrouver les distraits propriétaires.

Du linge sèche sur un étendoir photo
Au service des objets trouvés des CFF, les vêtements mouillés ne sont jamais laissés dans un sac.

Plus rien ne m’étonne!» Voilà plus de dix ans que Walter Bader officie au service des objets trouvés des CFF à Berne. Autant dire que des curiosités, il en a vu passer. «Un jour, quelqu’un a laissé dans un wagon une chaise roulante électrique… On se demande quand même comment ça peut arriver. A croire que les trains suisses ont un pouvoir de guérison», s’amuse-t-il. Dans la gamme des articles insolites ayant été abandonnés, il se souvient également d’un œil de verre, d’un gecko léopard vivant… et d’une robe de mariée!

Diable, les sous-sols de l’ex-régie fédérale abriteraient-ils donc une véritable caverne d’Ali Baba? Certainement! Du moins dans une version moderne et organisée… Point de chaos en effet dans ces locaux sécurisés, auxquels on accède uniquement au moyen d’un badge, sésame des temps modernes: chaque objet occupe sa place attitrée, en fonction de sa taille, de sa valeur et de sa date d’arrivée. Et si des instruments de musique singuliers, des coffres à jouets et des montres luxueuses font occasionnellement escale ici, Walter Bader et ses collègues ont plutôt affaire à des cas de téléphones portables égarés, de sacs à dos oubliés ou de manteaux délaissés.

Toutes catégories confondues, 111 782 objets ont été traités par notre service en 2015.

Ce qui équivaut à plus de 300 articles à gérer chaque jour.» Un flux important, qu’il s’agit de réceptionner, de trier et de recenser dans le système informatique – au développement duquel Walter Bader a fortement contribué – afin d’augmenter les chances de retrouver les propriétaires des biens perdus.

Au total, douze employés s’affairent à retrouver les propriétaires des objets égarés.

En cette pluvieuse matinée de février, huit collaborateurs sont installés devant leurs ordinateurs, dans le bureau principal du service. Ils vident les caisses grises qu’ils ont reçues quelques heures plus tôt des quatre coins de la Suisse.

Notre équipe ne se compose que de douze personnes, mais si l’on prend en compte le personnel de bord qui nous envoie chaque jour les objets retrouvés dans les trains, nous sommes des centaines à œuvrer pour permettre aux usagers de récupérer ce qu’ils ont égaré.»

Voyons un peu le sort réservé à ce sac de sport qu’un employé vient d’empoigner et de poser sur une table à côté de son bureau. Ouvrant un nouveau formulaire sur son écran, il y inscrit la date et le lieu de découverte de l’objet, le numéro du train, ainsi que la catégorie (en l’occurrence, bagage). Avant de se lancer dans une description en deux parties. «La première sera rendue publique, explique Walter Bader. Nous fournirons suffisamment de détails pour qu’elle puisse être jumelée avec l’éventuel avis de perte rempli par le propriétaire. Mais c’est uniquement dans la deuxième partie, conservée à l’interne, que nous détaillons précisément le contenu: avant de pouvoir récupérer son bien, le client devra nous fournir ces informations.»

Hausse des restitutions

Une fois le propriétaire identifié, l’objet repartira le soir même vers la gare de prédilection de ce dernier. «Ainsi, si tout se passe bien, il pourra être en possession de son bien deux jours après l’avoir égaré.» Et dans le cas contraire? «Nous gardons durant trois mois les articles d’une valeur supérieure à 50 francs. Pour les autres, le délai est fixé à un mois. Mais nous effectuons des contrôles réguliers pour nous assurer qu’un avis de perte n’a pas été rempli entre-temps.»

A noter qu’en 2015, 55% des objets enregistrés dans les locaux des CFF à Berne ont retrouvé le chemin de leur maison. Un taux qui a pris l’ascenseur depuis 2004, année durant laquelle le système informatique centralisé a été mis sur pied. «Avant, tout était conservé dans des armoires dans les différentes gares, se souvient Walter Bader. Il était compliqué de retrouver ce qu’on avait perdu.» Aujourd’hui, tout dépend du genre d’article que l’on a oublié.

Les porte-monnaie, les sacs, les valises sont assez faciles à identifier grâce à leur contenu.

Pour ces catégories, le taux de restitution s’élève entre 63 et 84%. Idem pour les téléphones portables: nous travaillons en partenariat avec les entreprises de télécommunication. En revanche, il est beaucoup plus difficile de retrouver le propriétaire d’une jaquette ou d’un manteau (36%). Bien souvent, les gens ne connaissent pas la marque ou la taille de leurs vêtements, et la perception des couleurs est très subjective.»

C’est pourquoi, à l’automne prochain, la plate-forme de recherche fera peau neuve, permettant notamment aux usagers d’indiquer sur un nuancier la couleur de leur vêtement (et de tout autre objet égaré). «Il y aura une marge d’erreur de plus ou moins 10%, ce qui facilitera notre travail. Par ailleurs, la description sera beaucoup plus ciblée, des questions précises seront posées en fonction des réponses précédentes données.»

Pour l’heure, les collègues de Walter Bader poursuivent leur fastidieux travail, l’un observant à la loupe une chaînette en or, un autre décrivant un bonnet, un troisième s’attaquant à une trottinette. Plus loin, des valises attendent sagement d’être renvoyées à leurs propriétaires, tandis que, sur un étendoir, serviettes et vêtements de sport sèchent avant d’être repliés et rangés dans leur sacoche.

Nous ne laissons jamais des affaires mouillées dans un contenant.

Un jour, nous avons reçu une lettre d’un homme nous remerciant d’avoir bien pris soin de ses habits. Il sortait du fitness lorsqu’il a pris le train et s'inquiétait également de la pomme entamée et du demi-sandwich qu’il avait oubliés dans son sac. Bien entendu, nous nous en étions débarrassés.»

En 2015, près de 112 000 objets ont été répertoriés à la centrale à Berne.

Quant aux objets encore non identifiés, ils sont stockés sur des rayonnages coulissants par dates d’arrivée. Et si d’aventure ils ne devaient pas retrouver leur propriétaire? «Nous avons établi un partenariat avec une entreprise zurichoise, qui les revend aux enchères sur internet.» Une raquette de badminton et un sac à dos font d’ailleurs l’objet en ce moment d’un ultime contrôle.

En jetant encore un coup d’œil aux skis, aux poussettes, aux vélos, aux parapluies qui occupent les lieux, on ne peut s’empêcher de demander à Walter Bader quel a été l’objet qui l’a le plus marqué.

Je me souviens d’une bague ancienne avec une cavité pour cacher du poison.

Je croyais que cela n’existait que dans les films…» Une dernière petite anecdote pour la route? «En 2012, nous avons reçu un e-mail d’un homme qui recherchait la valise qu’avait perdue son père dans un train reliant la France à la Suisse. Le trajet avait été effectué… en 1922!»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Beat Schweizer