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27 octobre 2014

Sur les traces des tavillonneurs

L’association Equiterre propose des itinéraires didactiques, visant à promouvoir le patrimoine suisse. Départ en Gruyère à la découverte des chalets d’alpage recouverts de tuiles de bois.

Des marcheurs a l'orée d'une forêt
Des itinéraires didactiques permettent de découvrir le patrimoine suisse.

On se croirait presque dans un livre d’images... Sur fond de paysage de carte postale – vertes collines, silhouettes azur de montagnes et arbres aux couleurs automnales – une fumée vaporeuse s’échappe du toit d’un chalet d’alpage. Les tuiles de bois, ou tavillons, encore imprégnées de l’ondée de la veille, cèdent leur humidité à la douce chaleur de cette matinée ensoleillée.

Bucolique à souhait! Difficile en effet de trouver plus belle journée pour arpenter les chemins gruériens et, en l’occurrence, se lancer sur l’«equitinéraire» intitulé «Sur les traces des tavillonneurs».

Portrait de Pierre Aubert devant un chalet à toit en tavillons.
Pierre Aubert, concepteur des «equitinéraires».

«Equitinéraire»: une balade à dos de cheval? Non, rien à voir avec l’équitation! Le mot-valise renvoie à itinéraire bien sûr et, surtout, à Equiterre, l’association de référence en matière de développement durable. Depuis 2012, celle-ci propose une série de balades didactiques permettant de se familiariser avec le patrimoine de notre pays, que ce soit en se plongeant dans un paysage rural traditionnel de Suisse centrale ou en déambulant dans les châtaigneraies tessinoises.

Aujourd’hui, c’est à Charmey (FR) que débute notre randonnée. Sur notre feuille de route, cinq chalets d’alpage au toit de tavillons, nous amenant ainsi à apprécier le travail ancestral de ces habiles artisans, dont les pièces de bois, taillées à la main dans du sapin ou de l’épicéa, recouvrent les bâtisses de la région depuis des générations, aussi bien en montagne qu’en plaine.

Le métier étant actuellement en perte de vitesse, ce n’est pas un hasard si Equiterre a choisi cette thématique pour l’une de ses balades,

le but étant entre autres de promouvoir ce savoir-faire menacé de disparition,

Deux personnes en train suivre l'"équitinéraire".
En chemin.

souligne Pierre Aubert, concepteur des «equitinéraires». L’idée a germé dans l’esprit de ce professeur d’informatique et d’électronique à l’Ecole des métiers de Lausanne lors d’un stage chez Equiterre. «Avec le soutien de sa directrice Natacha Litzistorf, je voulais développer des randonnées en lien avec le développement durable. Je me suis intéressé aux projets soutenus par le Fonds suisse pour le paysage, dont faisait partie la revalorisation des tavillons, puis je me suis rendu sur le terrain pour décider des itinéraires, en utilisant bien sûr les sentiers déjà existants.»

Le concept a bien évidemment séduit Equiterre: «Il correspond à merveille à notre politique de développement territorial durable et de promotion de la santé, se réjouit Muriel Becerra, chargée de projets au sein de l’association. Ainsi qu’à notre volonté d’encourager un tourisme doux, tous les points de départ des balades étant accessibles en transports publics.»

Trêve de bavardage, il est l’heure de se mettre en chemin! Mais en ce lendemain de fortes pluies, nous irons dans le sens inverse de celui indiqué sur la fiche technique: «Pour éviter des pentes trop raides à la descente, explique Pierre Aubert. Elles risqueraient d’être glissantes à cause de la boue.» Soit, suivons-le. Rapidement, après avoir admiré la première ferme au toit de tavillons, nous atteignons le petit hameau des Arses et surtout sa charmante chapelle blanche elle-même recouverte de tuiles en bois.

Un magnifique toit de tavillons avec en arrière-plan les Préalpes fribourgeoises, dont le Moléson .
Un magnifique toit de tavillons avec en arrière-plan les Préalpes fribourgeoises, dont le Moléson (à droite).

Mais c’est surtout en arrivant au chalet d’alpage de la place des Aulx, après une petite grimpette pour se mettre en jambes, que nous avons le loisir d’observer de près le travail remarquable des tavillonneurs. Les pièces de bois épousent harmonieusement le toit dans ses courbures, adoptent en douceur la forme de la cheminée, se marient à merveille au paysage idyllique qui s’offre à nos yeux. (avec le Moléson en toile de fond, s’il vous plaît...). Sûr qu’un toit en Eternit ou en tôle ne produirait pas le même effet!

Dans le canton de Fribourg, le tavillon est obligatoire pour les chalets de grande valeur patrimoniale,

Muriel Becerra assise sur la haie d'un chalet simple avec un toit en tavillons.
Muriel Becerra

nous a rappelé avant le départ Patrick Rudaz, coordinateur du Parc naturel régional Gruyère Pays-d’Enhaut (dont le logo est... une bosse de tavillons!). Par ailleurs, des subventions peuvent être accordées aux propriétaires de chalets qui optent pour une toiture en tavillons: ainsi, ils paient le même prix que s’ils avaient choisi de l’Eternit.» Et Muriel Becerra de vanter également l’excellent écobilan des tuiles en bois, surtout en le comparant à celui du ciment... «Sans compter que c’est beaucoup plus beau!

Les tavillons, c’est tout un art!»

On ne la contredira pas.

Halte devant une croix de montagne en bois.
Une pause est toujours bienvenue!

Nous continuons à gravir alpages et forêts boueuses – effectivement, à la descente, c’eût été délicat – pour gagner le chalet du Drotsu, les angles arrondis de son toit et sa pittoresque cheminée. Lui aussi s’intègre parfaitement au panorama époustouflant qui s’ouvre sur la plaine gruérienne, sur Charmey, sur le Moléson...

Encore quelques rudes dénivelés, et nous voilà au point culminant de la randonnée: le sommet de Vounetz (webcam) .Où l’on déguste un pique-nique en admirant la vue, avant d’entamer la descente, en prairies et en sous-bois. Sur le chemin, nous passons devant le chalet Montminard, mais décidons de faire l’impasse sur la dernière bâtisse située à l’alpage Moron, car nous avons rendez-vous à Charmey avec.. un tavillonneur!

Camille Charrièreaccoudé à la barrière d'une terrasse d'un chalet à tavillons.
Camille Charrière, 72 ans, tavillonneur infatigable.

Bien qu’à la retraite, Camille Charrière, 72 ans, exerce toujours ce métier, qui était aussi celui de son père et de son grand-père. «Aujourd’hui, je me contente de donner un coup de main», assure-t-il, modeste. Mais je continuerai tant que j’arriverai à le faire.» S’inquiète-t-il pour la relève?

Après une période critique dans les années 60-70, la situation s’est améliorée avec la mise sur pied des subventions cantonales et fédérales.

J’ai moi-même initié quelques jeunes.» A noter qu’une formation professionnelle sera proposée dès cet hiver dans le canton de Fribourg et que la création d’un brevet fédéral de tavillonneur est actuellement à l’étude...

Auteur: Tania Araman

Photographe: Christophe Chammartin