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23 janvier 2012

Réactionnaire, et fier de l’être

Ivan Rioufol appartient, en France, aux plus féroces ferrailleurs d’une droite arc-boutée dans la défense de la laïcité et d’une certaine identité républicaine. Son dernier ouvrage le prouve une fois encore.

Ivan Rioufol
Par le passé, Ivan Rioufol a notamment soutenu l'invasion américaine en Irak et combattu la loi pénalisant l'homophobie en France.

A qui s’adresse, au fond, «De l’Urgence d’être réactionnaire», votre dernier livre aux allures de brûlot?

Pour vous dire la vérité, cela correspond à une commande. L’essentiel de mon propos, je l’écris depuis longtemps, dans Le Figaro, à travers mon blog ou au fil des pages de mes autres essais. C’est Roland Jaccard, qui est directeur de collection aux Presses Universitaires de France (PUF), qui m’a enjoint d’écrire un livre sur ce que j’entends par réactionnaire.

Pourquoi, parce que c’est une accusation qui vous est souvent lancée?

Oui, et voilà ma définition, qui est celle du Larousse de 1929: celui qui prête son concours à une réaction politique. Je suis donc un réactionnaire. Vieux réactionnaire, même, car voilà longtemps que je m’applique à ne pas adhérer au discours commun.

Une sorte de posture, alors?

Non, une réaction contre ce qui m’apparaît comme une erreur ou une absurdité. Depuis un moment maintenant, je résiste. Pour répondre à votre première question, ce livre s’adresse donc à tous ceux qui, comme moi, en ont assez de ne pas se faire entendre. A la France silencieuse, absente du discours médiatique, à la recherche désormais de représentants politiques.

Plutôt de droite quand même...

J’émets l’hypothèse que la gauche est aussi partagée par ce sentiment d’indignation qu’elle n’ose pas exprimer. Si j’avais à me justifier d’être de droite, je rappellerais que je crois défendre des principes de gauche, qu’elle a apporté dans le débat public depuis le XIXe siècle: la défense de la démocratie et de la liberté d’expression, la défense des droits des femmes, la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Bref, tous ces principes fondant aujourd’hui notre démocratie. Voilà pourquoi je parle d’un néo-réactionnaire, déçu de tous bords politiques.

Vous parlez de refus d’un déclin. Pas plutôt d’une évolution, à la fois sociale et politique?

Si vous voulez. Le refus d’un modernisme qui confond la modernité et la fuite en avant. Alors qu’elle ne me semble plus créer aujourd’hui que du déclin. Un déclin économique, mais aussi moral et civique. Devant la succession des crises, il m’est difficile de voir un progrès.

Vous parlez de la crise de l’Etat-providence, largement admise, mais aussi de ce que vous appelez l’Etat-nation.

Oui j’essaie d’en décrire les causes, dont une sorte de haine ou en tout cas d’oubli de soi, conséquence notamment d’un politiquement correct qui a voulu privilégier les minorités au détriment de l’intérêt général. On a survalorisé ces minorités en les enfermant dans leur identité, au point de créer des communautarismes. Des «isolats», à la fois ethniques, culturels et religieux, qui eux-mêmes se revendiquent d’un multiculturalisme.

Et où est le mal?

La culture française, qui a 1500 ans si on la fait remonter à Clovis, n’est plus alors qu’une équivalence avec d’autres cultures nouvelles en France, avec lesquelles elle aurait à partager le même lieu public. C’est le discours défendu par la gauche hexagonale, mais aussi par des associations au pouvoir de nuisance important comme SOS Racisme. Mais, depuis trente ans, les Français n’ont pas pu dire ce qu’ils pensaient de cette nouvelle conception de la société, qui est en contradiction totale avec l’ADN de notre pays.

C’est-à-dire?

C’est-à-dire une culture par assimilation, dans laquelle les autres se fondent. Et non un système communautaire à l’anglo-saxonne, qui ne correspond pas à notre histoire. Il en résulte une profonde crise identitaire, plus importante encore que la crise économique.

A quoi correspond cette crise?

Le peuple se rend compte qu’on a décidé pour lui, en prenant des options graves mais heureusement réversibles puisque ce communautarisme, s’il se développe, ne correspond encore qu’à un épiphénomène. Pourtant, si l’on n’agit pas, ces appendices ethniques risquent d’attiser de graves conflits interethniques.

La majorité de ceux qui ne sont pas ce que vous appelez des «Français de souche» n’entrent-ils pas dans ce contrat républicain.

Sans doute, et c’est heureux. Mais ce processus d’assimilation, qui a très bien fonctionné jusque dans les années 1960, se délite. Aujourd’hui, il se heurte à un vrai problème posé par des communautés extra-européennes, et notamment musulmanes, porteuses elles-mêmes d’une forte identité et d’une culture autres qu’elles revendiquent. Tous les sondages montrent que les Français voient un vrai problème d’intégration avec ces communautés-là. Et curieusement les questions et les enjeux posés, très présents dans le débat du public, n’apparaissent guère dans le débat public officiel.

Les médias traditionnels ne font tout simplement pas leur travail.

Une forme de censure?

De déconnexion des élites et des médias suiveurs en tout cas. Le discours publié laisse entendre que tout va bien sur ce point, alors qu’il suffit de se mettre à l’écoute de la caisse de résonance que constitue internet pour voir que l’on passe à côté du sujet en évoquant la seule crise économique. La crise identitaire est commune à tous les pays européens, ainsi qu’à ceux du Maghreb. Là-bas, face à la mondialisation, ce réveil identitaire a donné le Printemps arabe, qui est d’abord une révolte culturelle.

Mais quelle différence faites-vous entre ce réveil identitaire que vous appelez de vos vœux et celui de l’extrême droite?

En parlant de ce type de sujet effectivement très complexe, on se retrouve sur le fil de l’extrémisme. A mon sens, le risque de radicalisation apparaît précisément devant l’ignorance de cette demande identitaire, sa non-représentation politique. On peut alors craindre de voir émerger un discours raciste. Je ne dis pas qu’il faut se refermer sur nous-mêmes. Mais qu’il faut que nous conservions la force et la possibilité d’imposer nos règles aux arrivants.

Pour vous, le Front national n’est-il pas par essence porteur de cette dérive-là?

Non, je le considère encore comme un parti républicain qui respecte nos règles.

Il le reste ou il l’est redevenu depuis que Jean-Marie Le Pen a laissé les rênes à sa fille au discours plus consensuel?

Il l’a toujours été, sinon il aurait été interdit. Même s’il est vrai que Marine Le Pen a effectué un travail de recentrage, malgré la persistance de liens avec le noyau dur de l’extrême droite. Encore une fois, ignorez le peuple qui gronde et vous laissez le champ libre à des visions clairement xénophobes, à un rejet total de l’étranger.

Mais au fond, sur ce point en tout cas, vous semblez vous-même assez en accord avec ce que dit Marine Le Pen...

Le FN est un parti qui peut être dangereux, parce que, pris tel quel, son discours n’est pas réellement critiquable. Mais aussi parce qu’il exprime quelque chose qui devrait être dit par la gauche, à propos de la laïcité, de la défense de la liberté d’expression ou de la dénonciation du communautarisme. Il faut que les hommes politiques comprennent que si le FN monte dans les sondages, c’est tout simplement parce qu’il dit ce que les Français veulent entendre.

«On est tombé dans ce politiquement correct que je dénonce»

N’est-ce pas ce que l’on nomme le populisme?

Non. Il s’agit d’un mouvement naturel de protection de ce qui nous constitue en tant qu’appartenant à un même peuple.

Du coup, j’imagine que vous regrettez le débat avorté sur l’identité nationale lancé par le président français.

Je l’appelais de mes vœux. Il n’a pas été au bout parce que le Gouvernement n’a pas osé aborder de front ce qui en émergeait, soit la place de l’islam radical dans une démocratie. On a crié au risque d’islamophobie, on a fermé la boutique, et on est retombé dans ce politiquement correct que je dénonce.

Vous parlez tout de même énormément de l’islam dans ce livre. Faut-il y voir une sorte d’obsession?

J’en parle d’autant plus que ce sujet n’est jamais vraiment abordé sur la place publique. Je ne dis pas qu’il y a un problème avec les musulmans en général. Beaucoup sont intégrés et ont leur place dans notre société. J’évoque ce risque, et ce qui constitue désormais davantage que des prémices, de réislamisation de ces isolats qui s’étendent.

Que faire avec ces tiraillements entre radicalisation et modernité qui se retrouvent au sein même de l’islam?

Ecouter ceux des musulmans qui aspirent à la démocratie laïque, et notamment la communauté kabyle.

Il n’y a donc pas un islamiste qui sommeille derrière tout musulman?

Encore une fois, l’islam n’est pas un problème en soi. L’islamisme, qui est une idéologie affirmant que le Coran est notre Constitution, oui. Lors des dernières élections tunisiennes, les Tunisiens en France ont voté à 40% pour le parti islamiste. Ils ont donc choisi un parti qui refuse les règles de la démocratie libérale dans laquelle ils ont choisi de vivre. C’est inquiétant.

Ivan Rioufiol se présente comme un néo-réactionnaire, un démocrate déçu de tous bords politiques.
Ivan Rioufol se présente comme un néo-réactionnaire, un démocrate déçu de tous bords politiques.

L’une des raisons du succès de l’islamisme dans les pays européens réside pour certains dans le «ventre mou» qu’est devenu le christianisme. Un regret?

La culture européenne, judéo-chrétienne, a été porteuse de toutes les libérations, de toutes les innovations. J’aimerais que l’on se montre un peu plus prompt à défendre ces valeurs qui ont fait la modernité. Il y a comme un oubli de soi, une culpabilisation. Ce n’est pas irréversible. Il suffirait d’un sursaut qui, s’il n’est pas en prise avec les élites, est appelé de ses vœux par la France silencieuse. Elle le clame, notamment sur le Web.

Alors, justement, la Toile mondiale. On peine à comprendre votre vision idyllique. Ne représente-t-elle pas l’oubli du passé, la fuite dans le virtuel, la superficialité, le faux-semblant?

Je ne veux voir que son côté positif: cet outil de communication qui permet de contourner les médias traditionnels qui ne font tout simplement pas leur travail. C’est de là que part actuellement tout mouvement d’opinion débordant le ronronnement officiel. Je mets beaucoup d’espoir dans ce formidable outil.

Et alors, comment fait-on?

Eh bien on apprend à dire non. On cesse de toujours vouloir jouer l’apaisement, de croire que parce qu’elle l’est, une minorité a toujours raison. On essaie surtout d’être fier de cette culture occidentale européenne qui a été celle de la recherche, de la curiosité et de la culture. En accueillant à bras ouverts tous ceux qui veulent en être.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Kai Jünemann