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26 septembre 2014

J’ai deux cordes sensibles

La chronique de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Romane et Balthazar, vus de dos sur le chemin de l'école

J’ai deux cordes sensibles. Romane, 7 ans. Et son frère Balthazar, 4 ans. Quand je les ai vus, l’autre jour, dans la lumière pastel des jolis matins à Park Slope, sac au dos, lunchbag en main, descendre Butler Street jusqu’au portail de l’école PS 133, et rejoindre une nuée bariolée d’inconnus petits camarades, les deux cordes ont failli péter.

Mais j’avais un plan. Contracter l’intestin-grêle. Prendre une photo-souvenir. Sourire, même pour de faux, pleurer ce sera pour plus tard. Bref, rester DIGNE. Ils étaient en de bonnes mains: «Mister Goetz» pour elle, un chouette gars qu’on aurait envie d’appeler tonton. «Madame Bernard» pour lui, une charmante Haïtienne qu’il ne nous viendrait pas à l’idée d’appeler tata.

Les enfants devant l'entrée de l'école.
Cette école publique américaine offre des programmes bilingues.

PS133 est une école publique américaine offrant des programmes bilingues, anglais-français et espagnol-français. C’est un journaliste franco-suisse, établi ici depuis longtemps, Jean-Cosme Delaloye, qui me l’avait vivement recommandée. Je crois que c’est le meilleur conseil qu’on ait pu me donner. Je ne lui enverrai pas la facture des Kleenex.

L’école est dirigée par un trio afro-américain de choc. Il y a Heather, la principale. Deanne, son adjointe. Belles comme Madame Bernard. Et Ahmed Dickerson, dit «Mister D», le «parent coordinator». Ecrire ici qu’il s’est ramené avec des chaussures en croco le jour de la rentrée relève du devoir de mémoire.

Quelques emails anticipés depuis la Suisse, un contrat de bail pour confirmer que nous vivons dans le quartier, deux ou trois documents à remplir au secrétariat: grâce à «Mister D», je peux dire que tout s’est fait en douceur. Sauf, peut-être, l’achat du matériel scolaire!

Sans déconner. On a passé une heure et demie chez Target. Parce qu’on n’avait jamais mis les pieds dans un Target. Parce qu’on ne sait pas où sont les «containers of clorox wipes» ni les «boxes of 2-gallon ziploc bags» ni les «packages of loose leaf». D’ailleurs, c’est qui «clorox» et«ziploc»?

La cour de l'école.
La cour de l'école.

PS133, c’est un petit bout d’Amérique, sérieux comme les services d’immigration, «swag» (n.d.l.r.: charismatique) comme LL cool J (lien en anglais). Question «homework», c’est le week-end dernier qu’on a vraiment eu envie de pleurer. 16 pages de maths! A 7 ans! Et nous, typisch suisse, on a tout fait. Avant d’apprendre que c’était à répartir sur la semaine. Compter quand même une bonne heure de travail tous les soirs.

Quand on était encore en Suisse et qu’on préparait ce tempétueux déménagement, Balthazar avait dit: «Papa, comment on rigole en anglais?». C’était sa façon à lui d’être inquiet. Je ne sais pas si Madame Bernard pourra le rassurer. Mais ça a bien commencé. Le soir, il me parle du «tchouchou t(w)ain». Et Romane m’appelle «Dad».

P.S.: Il est 21h40. Ils ne dorment pas. Et j’ai envie de les étrangler. Mais c’est bon, j’ai un plan.

© Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez