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17 mai 2016

«J’ai passé bien des nuits blanches»

Il est considéré comme le père des Nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes (NLFA). A quelques semaines de l’inauguration du tunnel de base du Gothard, Adolf Ogi, 73 ans, revient sur son combat pour la construction de l’ouvrage et sur d’autres thèmes qui lui tiennent à cœur.

Que ce soit ses homologues européens ou ses concitoyens, Adolf Ogi a toujours su convaincre avec des idées peu conventionnelles.

Le tunnel de base du Gothard sera inauguré dans quelques semaines. Vous éprouvez de la fierté?

Fierté? Ce n’est pas forcément le mot que j’utiliserais. Ce projet est une formidable réalisation du peuple suisse qui a donné sa bénédiction à un projet qui lui a coûté 23 milliards de francs. 63% de la population a dit «oui» le 27 septembre 1992, un fantastique succès! Mais pour en arriver là, il a fallu se battre, faire preuve de force de conviction et prendre son bâton de pèlerin pour sillonner le pays de Genève à Romanshorn (TG), tous les soirs.

Participerez-vous à la cérémonie d’inauguration?

J’ai reçu une invitation et j’ai donc le droit de participer à l’inauguration prévue le 1er juin 2016.

Vous avez pris vos fonctions de conseiller fédéral en 1988. Vous vous êtes alors battu pour la construction des Nouvelles transversales alpines (NLFA)...

Le tunnel routier du Gothard inauguré en 1980 attirait comme un aimant le trafic poids lourds de toute l’Europe et la Communauté européenne (CE) nous mettait sous pression pour que nous construisions une nouvelle autoroute en Suisse ou pour que les autoroutes existantes passent de six à huit pistes. Les transporteurs routiers étrangers et la CE nous demandaient par ailleurs d’ouvrir nos autoroutes aux camions de 40 tonnes et non plus seulement aux 28 tonnes. Il fallait donc agir. Entre 1988 et 1993, je me suis rendu trente-sept fois à l’étranger pour négocier avec les autres ministres européens des transports, pour leur dire que nous ne construirions pas d’autoroute mais que nous allions faire les NLFA. Mais j’avais l’impression de parler à un mur et de ne pas toucher les cœurs. J’ai alors décidé de changer de stratégie: j’ai invité les responsables européens en Suisse, à Birrfeld (AG), où ils ont assisté à une démonstration du chargement d’un camion ou d’un container sur le rail. Nous avons ensuite emmené nos hôtes en hélicoptère à Wassen (UR), juste devant l’église. Je leur ai dit: «Là, c’est l’autoroute, là, c’est le train, là, c’est la route cantonale et là, c’est la Reuss. Vous entendez le bruit? Il n’y a pas de place pour construire une deuxième autoroute.» Et dans l’église, juste devant la croix, j’ai encore essayé de convaincre ceux qui n’avaient pas compris.

Qui était le plus réfractaire?

Le Belge Jean-Luc Dehaene. Il m’a dit: «Tu pourrais, mais tu ne veux pas.» Je lui ai répondu: «Viens, Jean-Luc, on va prendre le ‹Zvieri› («les quatre-heures», ndlr) à Kandersteg (BE).» Nous nous sommes donc rendus à Kandersteg en hélicoptère, en passant devant la face nord de l’Eiger. J’avais convenu avec le pilote qu’il devait voler très près de la paroi et faire tanguer un peu son appareil. Ensuite, j’ai desserré discrètement la ceinture de sécurité du ministre belge. Celui-ci m’a alors demandé ce qui se passait. Il avait peur. Je lui ai dit: «Il est vraiment impossible de construire une autoroute ici.» Ce n’était sans doute ni diplomatique ni académique, mais ça s’est avéré efficace, car par la suite Jean-Luc Dehaene s’est montré le défenseur le plus zélé de notre politique des transports. Il fallait que l’Europe revoie sa position.

Vous referiez la même chose aujourd’hui?

Si j’avais su à l’avance tous les détails et toutes les conséquences de ce projet pour moi, je ne sais pas si je me serais battu pour les NLFA comme je l’ai fait. Il y a eu plein de problèmes: les différentes couches rocheuses au Gothard, le massif du Tavetsch et le synclinal de Piora. Certains géologues affirmaient même qu’il serait impossible de percer la roche. Cela m’a valu bien des nuits blanches et quatre calculs rénaux.

Mais vous avez réussi à imposer les NLFA...

Je voulais faire encore plus: achever le projet «Rail et Bus 2000», abaisser ensuite les rails du corridor de ferroutage du Lötschberg afin que les camions de 4 mètres de haut puissent passer. Je disais aussi vouloir que le Gothard et le Lötschberg soient réalisés en même temps! J’avais bien sûr parfois des doutes, et souvent je devais vraiment me motiver moi-même. Mais je voulais atteindre cet objectif. Cela faisait depuis 1950 que nous réfléchissions. Et le trafic continuait d’augmenter. Il fallait qu’un jour quelqu’un dise: «OK, on va y aller!» Dans la configuration politique actuelle, on n’arriverait plus à faire passer la construction du Gothard et du Lötschberg en même temps.

Que pensez-vous de la décision du peuple, qui vient d’approuver en votation la construction du deuxième tube du Gothard?

Je suis évidemment sur la même ligne que le Conseil fédéral. Dans une logique de politique intérieure, c’est la bonne décision. Nous ne pouvons pas couper le Tessin de la Suisse alémanique pendant des années, nous qui nous félicitons de nos quatre cultures, de nos quatre langues et de nos vingt-six cantons. Si l’issue du scrutin avait été ­différente, les Tessinois n’auraient eu aucune liaison routière avec la Suisse alémanique pendant les travaux de restauration.

Pourtant, l’objectif de la Confédération est et reste le transfert du fret de la route au rail. Après l’ouverture du Lötschberg, vous avez dit que cet objectif était réalisable à condition de prendre les bonnes décisions. Quelle est donc la voie à suivre?

Le Lötschberg a été un grand succès: cent trains traversent chaque jour le tunnel. Et grâce à la double voie, le Gothard connaîtra encore plus de succès. Mais pour qu’il en soit ainsi et pour que le rail soit un jour plus attractif que la route, il faut construire les voies d’accès nécessaires vers l’Italie et l’Allemagne, ce qui demandera à nouveau beaucoup d’énergie et de volonté d’innover.

On sait que le transfert de la route au rail ne fait pas partie des chevaux de bataille de l’UDC. Mais vous vous êtes toujours situé vous-même à l’aile gauche du parti. Pouvez-vous aujourd’hui encore vous identifier à l’UDC?

A l’aile gauche? C’est vous qui le dites! Je ne vais pas critiquer ici l’UDC bien que je ne partage pas toujours ses positions. Mais ça, c’est normal. Il y avait autrefois un parti qui s’appelait le Parti des Paysans, Artisans et Indépendants. C’est de là que je viens. Je connais très bien Christoph Blocher: nous avons tous deux été élus au Parlement en 1979 et nous avons toujours entretenu de bonnes relations. Et lorsque nous avions une divergence de vues, nous nous rencontrions dans «mon» pays, à Kandersteg, nous nous promenions le long du Blausee et nous mangions du poisson. Ensuite, le calme revenait.

L’UDC a un peu changé entre-temps, non?

Oui, le parti a suivi une voie qui ne me remplit pas toujours de joie. Mais il n’a pas fait tout faux non plus, comme le montrent les résultats des élections de l’automne dernier.

Quels sont les sujets politiques qui vous préoccupent?

Les rapports avec l’Europe. L’UE est avant tout un projet de paix. Nous sommes en plein milieu de l’Europe et nous profitons de l’UE. Mais avec les problèmes qu’elle rencontre avec ses pays membres, elle ne peut pas se payer le luxe de se soucier de ceux qui, comme nous, restent en dehors et ne participent pas régulièrement aux négociations. Je ne dis pas que nous devrions adhérer à l’UE, mais autrefois, les contacts avec l’UE et d’autres pays étaient plus simples et, en retour, ceux-ci nous comprenaient mieux.

Le sport a toujours tenu une place importante dans votre vie. Que représente-t-il pour vous?

Le sport est la meilleure école de vie. On apprend à gagner sans devenir arrogant et à perdre sans sombrer dans la déprime. On apprend aussi à accepter les décisions des arbitres et des valeurs comme l’esprit d’équipe, la persévérance et l’entraide. Dans le sport, on apprend à connaître son tempérament et son caractère: quelle va être ma réaction si je reçois un carton rouge et vais-je rester fair-play si je gagne?

Pour rebondir sur le sujet du fair-play, comment avez-vous vécu le scandale de la FIFA?

C’est désastreux. Dans le cadre de ma fonction de ministre des sports, j’ai aidé Joseph Blatter à accéder à la présidence. On a fait beaucoup pour lui et il a malheureusement failli...

Il vous a déçu?

C’est une tragédie. Sa descente aux enfers me fait mal. Figurez-vous qu’il n’a même pas été invité au congrès de la FIFA en février dernier… C’est dur et humiliant. Le football est toute sa vie et il a été exclu de cet univers du jour au lendemain. Il paie cher pour ses erreurs. D’un autre côté, il a manifestement perdu toute clairvoyance dans des moments importants et il n’a pas réussi à tirer sa révérence à temps.

Votre discours devant le sapin de Noël reste dans toutes les mémoires... Comment vous en est venue l’idée?

Il n’est pas si évident que cela de sortir un bon mot au bon moment. Tous les présidents de la Confédération qui m’ont précédé avaient fait leur allocution au Palais fédéral. C’est ma femme qui m’a dit d’en sortir! Je me suis donc exprimé devant l’entrée du tunnel du Lötschberg, avec mon sapin. Je dois avouer que l’enregistrement n’était pas parfait: je devais m’égosiller et la neige tourbillonnait devant mon visage. A l’image, on a l’impression que j’ai de l’écume sur les lèvres. Mais j’ai reçu de nombreuses félicitations pour ce discours. J’ai toujours tenu à rester authentique. Aujourd’hui, quand je me balade à Zurich, les passants me lancent toujours un «Grüessech, Herr Ogi!»

Texte: © Migros Magazine | Yvette Hettinger et Anne-Sophie Keller

Auteur: Yvette Hettinger et Anne-Sophie Keller

Photographe: Michael Sieber