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10 janvier 2015

«J’ai retrouvé mon premier amour»

Revivre la passion avec son idylle de jeunesse n’est pas une expérience comme les autres. Deux couples la racontent et deux spécialistes éclairent les particularités de cette relation.

Un couple en 1972
Léa et Frédéric se sont rencontrés en 1972... Leur premier grand amour!

Quand Léa* a annoncé: «J’ai retrouvé mon fiancé!», son entourage a répondu: «Frédéric*?» Pourtant, ni ses filles ni ses amis n’avaient jamais rencontré ce premier amour qui avait marqué sa jeunesse. En revanche, tout le monde en avait entendu parler. Trente-huit ans après leur séparation, les deux se sont retrouvés à l’occasion d’un concert donné par l’ancien groupe de musique dont Frédéric faisait partie. Et ils ont immédiatement vu resurgir la flamme et la complicité de leur première idylle. A 58 et 64 ans, et alors même que chacun avait opté pour la vie en solo, ils se sont remis en ménage.

Retrouver son premier amour après plus de trente ans, c’est «revivre le bonheur de ses 16 ans avec la maturité de la cinquantaine», témoigne Isabelle*. Elle aussi a renoué, il y a deux ans, avec Bernard*.

Il a été mon premier amoureux, mon premier baiser, ma première nuit.»

Une expérience fondatrice et un passage symbolique

L’histoire de ces deux couples leur permet de réaborder avec recul leur première grande aventure amoureuse, celle qui laisse une trace indélébile dans nos vies tout simplement «parce que le premier amour est fondateur», explique Christian Reichel, conseiller conjugal et familial à Lausanne et formateur d’adultes. «C’est une première expérience absolue de quelque chose d’extraordinaire, de fondamental et de fondateur pour l’Homme: l’amour», ajoute Francesco Bianchi-Demicheli, sexologue responsable de la Consultation de gynécologie psychosomatique et de médecine sexuelle, et médecin adjoint agrégé au Département de gynécologie obstétrique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Christian Reichel, conseiller conjugal et familial

Cette idylle d’adolescence ou de jeunesse marque aussi le passage de l’enfance à l’âge adulte et constitue «un mouvement affectif très important», souligne Francesco Bianchi-Demicheli. De plus, elle bénéficie «d’un capital confiance énorme», rappelle Christian Reichel. Capital qui n’a pas encore été entamé par les déceptions et le quotidien. Essayer de retrouver cette expérience «paradisiaque» est donc un besoin que bon nombre de personnes ressentent au fil de leur vie. «Cela se produit souvent lors d’une crise de couple, d’une crise personnelle ou de vie», explique le sexologue des HUG. Ou, parfois, simplement par hasard.

Le vécu commun, un facilitateur mais parfois aussi un obstacle

Recommencer une histoire avec son premier amour reste une expérience différente des autres. D’abord, observe Christian Reichel, cette nouvelle relation bénéficie des codes qui se sont mis en place durant la première idylle. «On est immensément complice et c’est instinctif», explique-t-il. Cela fait instantanément resurgir une grande intimité, confirme Léa:

Ma peau se souvient de la peau de Frédéric et je lui fais des choses, comme lui caresser le poignet, que je lui faisais déjà à l’époque et que je n’ai jamais fait à aucun autre homme.»

Bernard et Isabelle ont aussi très vite retrouvé cette ancienne familiarité. «Elle nous a fait gagner beaucoup de temps, mais présente aussi un risque de fausses pistes», relève Bernard.

S’il a des avantages, le vécu commun comporte aussi des inconvénients. Il fait surgir de manière beaucoup plus douloureuse les blessures causées par l’autre, comme le manque de confiance qu’Isabelle a développé après sa rupture avec Bernard et dont il se sent aujourd’hui un peu coupable. «La blessure laissée par le premier amour nous marque parce que le sentiment que l’on ressentait nous semblait infini. Quand il arrive à son terme, d’une certaine façon, on expérimente la mort. Et cela va nous laisser un engramme affectif qui va modifier notre comportement futur», analyse Francesco Bianchi-Demicheli.

Un étalonnage à forte portée émotionnelle

Se souvenir de ce carrefour fondateur est parfois essentiel, estime Christian Reichel. «Notre premier amour va souvent servir d’étalonnage aux suivants. Le problème, c’est qu’il n’est pas toujours très réaliste.» Et lorsque l’échelle des valeurs n’est pas adéquate, elle rend difficiles les relations suivantes. Relire le passé pour transformer ses effets négatifs est donc une opportunité.

C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’Isabelle et Bernard abordent le problème de la confiance qui se dresse parfois entre eux. Comprendre ce qui relève de la responsabilité de l’un et du vécu de l’autre «nous oblige à développer une bonne communication. Et ça nous conduit à quelque chose de passionnant», note Bernard.

Les couples qui se retrouvent rencontrent aussi, parfois, la crainte d’un nouvel échec. Et ils doivent affronter une pression sociale et familiale bien plus forte que les nouveaux couples. Christian Reichel:

A la différence d’un nouvel amour, le fait que ce soit le premier lui donne une sorte de légitimité, d’autorisation supplémentaire, explique Christian Reichel. C’est très fort sur le plan émotionnel et cela provoque un séisme important pour l’entourage, en particulier pour les enfants.»

«Il y a aussi des personnes qui sont très déçues en retrouvant leur premier amour et se demandent comment elles ont pu l’aimer. Une déception profonde peut alors les envahir, car elles avaient idéalisé cet amour», ajoute Francesco Bianchi-Demicheli. Antoine* en a fait l’expérience en revoyant la dulcinée de sa jeunesse au seuil de la quarantaine. Très vite, il a vu resurgir en elle tout ce qui l’avait poussé à fuir vingt ans plus tôt. Cela a cassé un rêve. «Mais ça m’a aussi permis de tourner la page», dit-il.

* Prénoms fictifs

© Migros Magazine – Anne-Isabelle Aebli

Photographe: Anton Flurt