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17 septembre 2012

Lang Lang: «J’ai soif de musique»

Grâce au pianiste Lang Lang, Chopin, Beethoven et Liszt n’ont jamais été aussi populaires. Ses admirateurs lui disent merci alors que ses détracteurs estiment son jeu surfait. «Migros Magazine» a rencontré le musicien chinois.

Lang Lang saute près de son piano
Lang Lang, 30 ans, est l’un des plus grands musiciens du monde. (Photo: Neale Haynes)

A 30 ans, le pianiste Lang Lang peut déjà se targuer d’une carrière exceptionnelle. De Berlin à New York en passant par Pékin et Londres, le prodige chinois a joué dans les plus prestigieuses salles et enregistré de nombreux albums qui ont réveillé une industrie du disque moribonde. Dans chaque pays où il se rend, il est décoré de titres honorifiques, et des grands de ce monde, dont Barack Obama, Vladimir Poutine ou Ban Ki-moon, sont allés l’applaudir.

C’est que les concerts de Lang Lang sont toujours précédés d’une envieuse réputation: le pianiste serait capable de maîtriser avec une rare maestria n’importe quelle pièce – notamment les partitions jugées injouables par beaucoup.

Adulé par une nouvelle génération de mélomanes, Lang Lang a su rendre populaire les compositeurs classiques européens dans l’Empire du Milieu. Ainsi, quand il se produit lors de la cérémonie des Jeux olympiques de Pékin, il impressionne tant les téléspectateurs que durant les semaines suivantes, les conservatoires de tout le pays voient affluer pas moins de quarante millions de jeunes désireux de commencer des études de piano. Le phénomène a même un nom – «l’effet Lang Lang» – et a valu au musicien de figurer dans le classement du magazine Time recensant les cent personnalités les plus influentes du monde.

Un dessin animé comme point de départ

Né en 1982 à Shenyang, Lang Lang découvre le piano par hasard en regardant un dessin animé: Tom et Jerry. Les aventures du chat jouant une rhapsodie de Liszt malgré les efforts de l’espiègle souris pour l’en empêcher lui donnent le goût de la musique. Le reste de son enfance sera beaucoup moins drôle.

Son père, très autoritaire, l’astreint dès l’âge de 3 ans à sept heures de gammes et de solfège par jour.

Enfant surdoué, il décroche à 5 ans déjà le premier prix du conservatoire de sa ville natale et donne son premier récital. Quatre ans plus tard, Lang Lang s’en va étudier à Pékin, toujours sous la tutelle de son père qui exige de lui qu’il soit rien moins que le meilleur pianiste de sa génération. Pour lui, l’échec n’est tout simplement pas envisageable. Du coup, lorsque Lang Lang se fait devancer par un concurrent lors de concours, le patriarche se met dans des colères noires, humilie son fils et lui demande même, dit-on, de mettre fin à ses jours…

Son amour de la musique est plus fort que tout

Lang Lang crie sa rage, doute, puis pardonne – l’amour de la musique étant plus fort que tout. Heureusement, très vite, des premiers prix en Allemagne et au Japon lui redonnent confiance en lui.

L’adolescent décide alors de parfaire sa formation aux Etats-Unis, au Curtis Institute de Philadelphie et, à 17 ans, il commence sa carrière professionnelle en remplaçant à Chicago un pianiste au pied levé. Dès lors, la vie de Lang Lang s’emballe, et le pianiste donne aujourd’hui plus de cent-vingt concerts par an.

Considéré comme un demi-dieu en Chine, Lang Lang divise toutefois les mélomanes en Europe. Les puristes admettent certes sa formidable virtuosité mais estiment que ses interprétations manquent d’émotions ou, au contraire, dégoulinent de guimauve. Par ailleurs, on lui reproche de trop collaborer avec des grandes marques (Adidas, Audi, Montblanc, par exemple) ou de démocratiser à outrance la musique classique (Lang Lang a joué dans des clubs électros très pointus, participé au concert du jubilé d’Elisabeth II entre une performance de Robbie Williams et d’Elton John et fêté son trentième anniversaire dans une salle de sport berlinoise de 10 000 personnes).

Lang Lang connaît bien ses critiques. Et n’en a cure. Il sait d’ailleurs faire taire les jaloux en arguant qu’il est régulièrement invité par les philharmonies de Vienne et de Berlin – les deux meilleurs orchestres du monde – et s’achète une conduite au travers de sa fondation permettant à de nombreux enfants de se perfectionner dans l’art exigeant du piano.

Au-delà de ces controverses, force est de constater que Lang Lang est un pianiste d’exception qui sait capter comme personne l’attention du public. Ainsi, sur scène, le pianiste joue comme s’il s’agissait du dernier concert de sa vie.

J’ai toujours envie d’aller plus loin.

Vous êtes probablement le pianiste vivant le plus célèbre au monde. Mais vous considérez-vous comme le meilleur?

C’est une question difficile… Tout ce que je sais, c’est que je m’efforce sincèrement de jouer le mieux possible. D’une manière générale, on peut toujours se demander qui est le meilleur pianiste du monde, et les réponses varient constamment. Parfois, je pense que c’est Vladimir Horowitz, puis je tombe sur un enregistrement de Glenn Gould ou d’Arturo Bene­detti Michelangeli, et je me dis alors qu’ils sont imbattables.

Vous définiriez-vous comme un pianiste accompli?

Non, je suis toujours en train d’apprendre et peux encore améliorer mon jeu. Quand j’avais 25 ans, des critiques ont écrit que j’étais arrivé au sommet, mais je pense aujourd’hui, cinq ans plus tard, que je suis devenu un bien meilleur pianiste.

Y a-t-il un son Lang Lang?

Je ne pense pas, car il y a une évolution avec le temps. Je dirais que maintenant le son est davantage centré sur lui-même. Il est plus profond, même si je peux toujours jouer de manière pétillante.

Comment expliquez-vous votre succès planétaire?

De par ma nature, je ne suis jamais satisfait de ce que je fais. Et comme je suis quelqu’un de curieux, j’ai toujours envie d’aller plus loin pour réaliser mon rêve d’artiste. Enfin, les synergies comptent beaucoup. Il est très important de rencontrer d’autres musiciens afin de dialoguer avec eux. Récemment, j’ai joué avec le violoncelliste Yo-Yo Ma. Ce fut une grande source d’inspiration.

Lang Lang a joué devant des millions de téléspectateurs lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin en 2008. (Photo: Keystone/Landov/Xinhua/Fan Jun)
Lang Lang a joué devant des millions de téléspectateurs lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin en 2008. (Photo: Keystone/Landov/Xinhua/Fan Jun)

Dans le monde feutré de la musique classique, vous vous faites remarquer par un look bien éloigné de la queue-de-pie traditionnelle, un peu comme l’avait fait avant vous Nigel Kennedy. Est-ce pour vous un moyen de vous différencier de la concurrence?

En fait, quand j’étais plus jeune, je portais le smoking. Du coup, je faisais plus vieux, car la tenue ne correspondait pas à mon âge. Qui s’habille ainsi à 20 ans? Et puis, vous savez, ce n’est vraiment pas une tenue confortable pour jouer du piano. On y est trop serré. Je préfère nettement un beau costume avec un t-shirt.

Certains vous reprochent d’être l’ambassadeur de nombreuses marques et d’être davantage un homme d’affaires qu’un musicien. Que répondez-vous à ces critiques?

Avec Adidas, nous avons effectivement travaillé pour lancer des baskets à mon nom, mais c’était pour une occasion spéciale, soit les Jeux olympiques de Pékin. Avec Sony, c’est une collaboration logique car la marque développe sans cesse de nouvelles technologies d’enregistrement. Par ailleurs, j’ai également signé un partenariat avec Audi. Cela me permet de toucher un nouveau public, car tous les conducteurs d’Audi ne connaissent pas forcément la musique classique. Il est important pour moi d’élargir le cercle de mélomanes.

On ne doit jamais oublier d’où l’on vient et ce qui nous motive.

C’est justement ce mélange de marketing et de musique qui en gêne plus d’un…

Je vous rassure tout de suite, je sais très bien faire la part des choses entre les concerts et les partenariats. Ce n’est donc pas un problème. Et puis vous savez, quand je joue du Beethoven, je pense à Beethoven et non à la maison de disques (rires).

En concert justement, vous êtes particulièrement expressif. On a l’impression de pouvoir lire chaque note sur votre visage. Certains critiques estiment d’ailleurs que vous en faites trop.

Mais je suis ainsi. Autrefois, quand certains me disaient que je faisais un show, j’essayais de prendre ces remarques en considération et de me contenir. Mais c’est à ce moment-là que tout devenait factice. J’ai donc arrêté et laisse parler mon visage, en harmonie avec mes mains.

Du coup, on vous sent vraiment animé par votre passion…

Je suis un grand fan de football. Et quand je vois des matchs, je veux que les joueurs professionnels donnent 200% d’eux-mêmes. C’est pareil avec les musiciens. On ne doit jamais oublier d’où l’on vient et ce qui nous motive, soit un amour sans limite pour la musique.

Vous savez transmettre cette passion: grâce à vous, des millions d’enfants chinois se sont mis au piano.

C’est incroyable. Le piano prend toujours plus d’importance en Chine au point de devenir l’instrument le plus joué.

Il y aura pourtant très peu d’élus…

Oui, c’est pour cela qu’il est important que le plaisir de jouer passe avant tout. Je dis souvent aux enfants que je rencontre qu’ils ne doivent pas oublier l’amour de la musique et ne pas se focaliser uniquement sur la technique.

Vous allez prochainement sortir votre premier album consacré aux compositions pour piano seul de Chopin alors qu’il existe déjà des dizaines d’enregistrements de ses valses ou de ses nocturnes. Que pouvez-vous offrir de plus aux mélomanes?

Frédéric Chopin a un style très personnel, et il est très facile d’enregistrer sa propre version. Il faut considérer sa musique comme un arbre. Il y a les racines qui constituent la partition, la base. Et puis il y a les feuilles qui bougent dans le vent et qui sont garantes de la liberté.

Chopin est aussi le chef de file de la musique romantique…

Oui, c’est le romantisme absolu et un son magnifique, universel.

Pourriez-vous imaginer une vie sans piano?

Non! Quand je prends des vacances, je me sens heureux et libre le premier jour. Le lendemain, je commence à sentir qu’il me manque quelque chose, et le troisième jour, je deviens fou. J’ai vraiment soif de musique et de piano.

Auteur: Pierre Wuthrich