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6 juillet 2014

Aux «sans-prix» magnifiques

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain, tire son chapeau à des élèves méritants.

Jacques-Etienne Bovard.
Jacques-Etienne Bovard.

Il y a deux types d’élèves dont on parle dans les conférences des maîtres de fin d’année scolaire: les premiers ont raté de plus ou moins «peu» leur année ou leurs examens, et la conférence, au vu de «circonstances particulières», peut leur accorder une promotion par faveur. Dans chaque établissement, ces débats prennent des heures, parce que nombre de ces «cas limites» sont douloureux et complexes. Les seconds sont les élèves qui ont réussi avec de brillants résultats: la conférence, plus rapidement, leur attribue divers prix d’excellence. Cela fait plaisir de constater que l’école sert aussi (encore) à faire s’épanouir des «pointures» parfois époustouflantes.

Mais des autres, de la grande majorité des autres, rien n’est dit. «A la raclette» ou plus louablement, ils ont passé, c’est tout ce qui compte; le directeur leur serrera la main en leur remettant leur papier, et voilà tout. Normal, on ne peut pas parler de tout le monde.

Or, certains mériteraient qu’on les signale plus encore que le détenteur des «meilleurs résultats» en physique ou en histoire. On les trouve parmi ceux qui doivent étudier dans un véritable enfer socio-familial, financier ou médical. Allez par exemple réussir votre maturité quand vous ne parlez le français que depuis trois ans, que maman est morte, que papa a perdu pied, que vous devez vous occuper du petit frère, et travailler comme nettoyeuse pour compléter le loyer! Allez suivre le rythme de la classe en subissant une chimio!

On découvre ces situations en général par hasard, parce que ces élèves n’ont jamais cherché à en tirer indulgence, ni attiré l’attention par des absences injustifiées ou des incivilités. Au contraire, une fierté muette, même ombrageuse, soutient leur ténacité; certains même rayonnent, trouvant encore la force d’aider leurs camarades moins défavorisés. Ils rament, s’obstinent et finissent par se forger un succès apparemment sans gloire. Le froid tableau de leurs résultats pourrait même laisser croire à une médiocrité, mais leurs 4 sont des 6 de courage, d’endurance, de dignité, d’abnégation, d’intelligence. Qu’aurais-je fait, moi, à leur place?

C’est à vous en tout cas, battants obscurs, vaillants crocheurs, rescapés magnifiques, que je tire mon chapeau. Vous ne recevrez nul prix aux promotions, mais continuez: je gage que la vie vous offrira des récompenses beaucoup plus importantes.
Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

© Migros Magazine – Jacques-Etienne Bovard

Auteur: Jacques-Etienne Bovard