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20 octobre 2014

Du Tiki à la patate

La chronique de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

La meilleure façon de mesurer, parvenu disons à la fleur de l’âge, à quel point on a le cerveau déjà bien lessivé par le temps, les tracas, les traits de génie et le bordeaux, est sans doute d’entamer l’apprentissage d’une langue étrangère. «Pour rester jeune, nous dit-on partout, prenez de nouveaux départs! Gymnastiquez vos méninges!» Quoi de plus stimulant donc que de se réinventer à l’époque où l’on apprenait der-die-das avec cent milliards de neurones tout frais et pétillants sous la coupe au bol, et un Tiki fraise moussant sur la langue?

C’est en tout cas, ô lubie, ah misère, ce que j’ai fait en achetant une méthode d’anglais, laquelle se propose d’épanouir le barbare dans quatre activités fondamentales: lire, écrire, écouter, parler. Magnifique, songeais-je en payant, je vais renaître cubiquement dans la langue de Shakespeare.

Hélas, ces riantes catégories se sont révélées autant de scanners impitoyables, qui ont bientôt mis en évidence le Waterloo cognitif de mes lobes cironnés. Le reading cependant passait: ma carcasse intellective assimilait bien les structures grammaticales, et ma mémoire retenait encore pas mal de mots dans son filet neuronal. De même, le writing, quoique fort laborieux, pouvait laisser luire l’illusion d’un tronc phrénologique capable encore de se ramifier et de bourgeonner: après deux ans d’efforts, j’arrivais à pondre une offre d’emploi pour un poste de maître nageur à Miami ou à protester 150 mots contre une publicité abusive. Mais le listening, bon Dieu! Là s’est révélé l’obstacle insurmontable, le permanent désastre: impossible de suivre! Pétrifié, le pauvre vieux chou loboterrassé, sidéré, le cortex auditif! Largué, j’étais, seul, minable, tandis que la troupe joyeuse des mots, toujours trop rapide, fuyait vers l’horizon! Le speaking, on s’en doute, puisqu’il s’agissait en outre d’émettre des sons auxquels un lourd accent vaudois prédispose peu – une patate sur la langue, maintenant – ne fit qu’ajouter une dimension farcesque à l’absurde entreprise.

Mais justement, peut-être que l’âge apporte en revanche la capacité de rire de soi-même de plus en plus gaiement. Cette damnée méthode m’embête, donc, m’hébète, parfois littéralement m’étête, mais je m’entête, aussi, et me dépêtre, vaille que vaille. Gare à vous: dans vingt ans je vous écris cette chronique en anglais.

© Migros Magazine - Jacques-Etienne Bovard

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard