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11 août 2014

La multiplication des pains

La chronique de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Jacques-Etienne Bovard, professeur, écrivain et chroniqueur à Migros Magazine.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Jadis, quand ma chère mère m’envoyait «chercher le pain», je risquais peu de me tromper: les boulangers avaient nuitamment élaboré du blanc, du mi-blanc, du noir et du «paysan», en demi-livres, livres et parfois kilos. Le dimanche, tresse et cuchaule venaient compléter ce sobre et rassurant inventaire. Certains présentoirs plus ambitieux y ajoutaient toutefois de l’«anglais», du «tessinois» et du «valaisan», mais il était encore possible, même pour un gamin notoirement distrait, de ramener le brignol à la maison sans être fessé.

Mais le monde a changé. La concurrence boulimique entre les productions artisanales et industrielles a provoqué un véritable big bang aussi bien dans le pétrin des boulangers que dans le crâne des baptiseurs de miches, baguettes, couronnes, boules, torsades, mitres, flûtes et autres ficelles, qui se déploient en autant de galaxies bises, mi-bises, pas bises, avec ou sans gluten, épeautre, levain ou acide folique. Au secours! On dirait qu’«ils» font exprès de vous égarer d’une enseigne à l’autre, se plaisant à changer sans cesse les noms, les formes, les poids, et même, sournoisement, les heures auxquelles votre «six-céréales» ou «du Manoir» est disponible. Gare à toi, mon pote, si la liste de courses que t’a infligée Madame ne contient pas toutes les indications précises: est-ce du «du Fermier», du «de Campagne», du «campagnard», du «rustique» ou du «paysan» que tu dois intercepter? Et s’il n’y en a plus, quel est le plan B?

A l’ère de la multiplication baroque devrait logiquement succéder celle de la classification salutaire: «deux D492 S, s’il vous plaît, et un C343 L… Ah? Bon, alors deux M.» Plus d’angoisse, plus de blâme, enfin! Or il n’en sera rien, vous pouvez le parier: c’est que le pain, aliment élémentaire, éternel, sacré, le pain, comme le vin, répondra toujours à un besoin d’authenticité et de poésie à la fois, naïves sans doute mais irréductibles, car liées à la terre et aux ancêtres. C’est pourquoi il y aura toujours du pain «du Montagnard» (ou «de Montagne», ou «des Alpes»), du pain «du Forgeron», «du Vigneron», «du Bûcheron (ou «du Forestier, ou «de la Forêt»), etc., et jamais de pain «du Dentiste», «de l’Informaticien» ou «du Contrôleur fiscal», et que la boulangerie ne suivra jamais les règles de la pharmacie.

Moralité: on n’a pas fini de se faire engueuler.

© Migros Magazine – Jacques-Etienne Bovard

Auteur: Jacques-Etienne Bovard