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23 novembre 2014

Retour au bambou!

La chronique de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain. Chroniqueur à Migros Magazine.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

«Le surnaturel baisse comme un lac qu’un canal épuise, déplore Maupassant, en 1884 déjà. La science, de jour en jour, recule les limites du merveilleux.» Hélas, qu’aurait-il dit en découvrant sur un site web cette minuscule caméra sous-marine destinée aux pêcheurs, capable de transmettre en temps réel l’image de l’appât se mouvant dans les profondeurs jusqu’ici impénétrables à la vue?

Désormais, au lieu de surveiller son bouchon ou d’«écouter» son fil entre ses doigts, comme il faisait depuis le paléolithique, le pêcheur pourra fixer un écran portatif, en attendant qu’y apparaisse la silhouette oblongue et si désirée de sa proie. L’instant jouissif de la touche, puis les phases haletantes du combat avec le poisson sous la surface, qui ne lui procuraient naguère que des sensations tactiles, donc floues, seront enfin objectivés. Il pourra se les repasser au ralenti, en extraire des fonds d’écran, en imprimer des cartes postales pour ses copains blafards de jalousie, non sans avoir bien sûr augmenté la taille du poisson avec Photoshop. Et ce n’est qu’un début: on pourra zoomer jusqu’à lire sur la moue dubitative de tel brochet mal luné pourquoi il s’est ravisé au dernier moment, et donc perfectionner son leurre. Le bidule permettra d’ailleurs d’espionner les astuces des autres pêcheurs. Il «embarquera» un échosondeur couplé à un GPS permettant de cartographier le plan d’eau au centimètre près; il mémorisera les passages de poissons, établira des statistiques, prévoira infailliblement les coins et moments propices. Génial, non? Une nouvelle ère commence pour le pêcheur enfin libéré de sa cécité face au monde aquatique, sûr de ne plus rentrer bredouille, comblé!

Vraiment? Et que restera-t-il du mystère, là-dedans? De l’imaginaire, source de passion? Du fantasme, sel de la vie? Ô cauchemar d’un monde où tout devient visible, sûr, scientifique! Après Le Horla des spectres invisibles, Maupassant n’aurait-il pas écrit Le Queça des puces électroniques? Mais chassez le rêve, il revient à tire-d’aile: le même site web, parmi ses «nouveautés», (re)proposait la bonne, la simple, l’immémoriale canne de bambou jaune (juste un fil attaché au bout d’une baguette), qui avait disparu depuis trente ans des catalogues.

Celle que vous choisirez, j’en suis sûr, pour retrouver les délices de la contemplation, l’art de l’attente, et les cadeaux du hasard.

© Migros Magazine – Jacques-Etienne Bovard. Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard