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14 avril 2013

Trois déménagements valent un incendie

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

La première fois qu’on entend cet adage, on est jeune et on n’y voit qu’une boutade pessimiste, pertinente peut-être aux temps où les meubles étaient arrimés sur des chariots et livrés aux calamités des grands chemins. Or on est au temps de «se tirer de chez ses vieux», ce qu’on effectue d’un seul trajet de fourgonnette, et le providentiel studio suffit pour accueillir un plumard, une armoire suédoise, deux «110 litres» de fringues, et trois cartons à bananes de bouquins. On n’a même pas cassé un étui de CD. Où est le tiers d’incendie, hein? On a la vie devant soi…

Suivent de rapides émigrations, en général consécutives à des vicissitudes sentimentales. Au passage on déchire certes quelques photos, on écrabouille tel bibelot naguère sanctifié, mais pas de notable brasier à signaler. A noter plutôt qu’on est constamment «raide fauché», mais qu’il faut deux, puis trois navettes pour transbahuter son bataclan mystérieusement grossi. Bien sûr, on garde tout. On ne jette que l’armoire suédoise, qui a eu le bon goût de se disloquer au troisième montage. On récupère même ses souvenirs d’enfance laissés chez les «vieux». C’est la vie! Et le meilleur est encore à venir…

Adviennent donc mariage, enfants, carrière. Le bonheur déferle dans le trois-, déborde le quatre-, submerge jusqu’au cinq-pièces sous une avalanche de canapés et de tricycles. Sauf divorce, toujours nul incendie en la demeure: au contraire, on acquiert, on provisionne, on hérite. La villa s’impose, implose. On y a trimballé le terrifiant buffet breton de la grand-mère pour ne pas chagriner le papa qui vient dîner le dimanche, et parce que les enfants seront ravis d’en hériter, comme de tout le reste d’ailleurs, qui a occupé deux semi-remorques et coûté trois mois d’installations exténuantes. Une vie bien remplie, ma foi!

Mais c’est là qu’on comprend enfin la sagesse ancestrale, et sent venir l’incendie, le vrai. Première flammèche devant ces piles de photos de famille, par exemple: combien de minutes nos après-venants passeront-ils à les regarder? Et moi, de ces trente cartons de livres à déballer, que vais-je relire? Il ronfle, l’incendie, vorace, impitoyable: le temps est venu de trier, le temps de sacrifier, de donner, de jeter… Mais bah, puisqu’on peut encore choisir ce qu’on met dans les flammes, n’est-ce pas? Ça réchauffe aussi, un bon feu, ça éclaire – et la vie continue…