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9 février 2017

Jacques Tassin: «Les plantes lisent et interprètent le monde»

Jacques Tassin lève le voile sur l’intimité des végétaux, sur leur capacité à communiquer avec le vivant, à se prolonger dans l’autre... Ce chercheur un peu poète et philosophe va plus loin encore: il nous invite à les repenser et à nous reconnecter avec la nature.

Pour Jacques Tassin, le meilleur moyen de préserver la biodiversité est de repenser notre rapport au vivant.
Pour Jacques Tassin, le meilleur moyen de préserver la biodiversité est de repenser notre rapport au vivant.

Jacques Tassin, sérieusement, les plantes peuvent-elles penser, alors qu’elles ne possèdent pas de cerveau?

Effectivement, elles ne peuvent pas penser sans cerveau. Ça ne nous empêche pas de nous interroger sur leur manière d’être au monde. Et c’est ce sujet que j’ai essayé d’aborder dans mon ouvrage.

Si l’on arrivait à se glisser dans leur tige ou dans leur tronc, que percevrait-on de l’univers qui nous entoure?

Nous verrions les choses très différemment.

Parce que les plantes sont ouvertes sur l’extérieur et qu’elles ont une capacité supérieure à celle des humains à s’inscrire dans le monde.

Les végétaux sont en lien avec leur environnement direct. C’est cela?

Tout à fait. J’aime bien l’expression du philosophe Michael Marder qui dit que les plantes sont géocentrées. Elles interagissent avec leur environnement.

Mieux, elles le façonnent puisqu’elles créent des microclimats, des sols et même des paysages entiers.

La plante n’est donc pas l’être passif et immobile que l’on imagine. Elle possède même une sensibilité à fleur de feuilles…

Les plantes sont ancrées au sol, elles ont donc besoin d’une sensibilité fine pour comprendre leur environnement, pour se défendre aussi. C’est cette sensibilité qui leur permet de lire et d’interpréter le monde, et de s’y prolonger avec les êtres que je vous ai évoqués.

Jacques Tassin: «Tant que nous ne nous serons pas reconnectés avec la nature, nous verrons toujours se manifester cette érosion de la biodiversité, et cela même si l’on met en place des mesures de protection.»
Jacques Tassin: «Tant que nous ne nous serons pas reconnectés avec la nature, nous verrons toujours se manifester cette érosion de la biodiversité, et cela même si l’on met en place des mesures de protection.»

Lire et interpréter le monde?

Elles analysent les signaux qu’émettent les herbivores. Par exemple, la salive des chenilles. Elles analysent les vibrations qu’un insecte produit quand il se pose sur une feuille. En fait, quand il y a une menace, elles arrivent à reconnaître leur agresseur: grand herbivore, insecte défoliateur ou vent. Elles sont sensibles à tout un tas d’autres choses aussi: la gravité, la lumière, la course des astres… On peut même percevoir le mouvement des marées en s’appuyant sur le tronc d’un baobab.

Si les végétaux sont sensibles, alors peut-être souffrent-ils?

Si l’arbre souffre quand on lui casse une branche, à quoi cela va-t-il lui servir, puisqu’il ne peut pas fuir pour se soustraire à l’agression subie?

Ça paraîtrait étrange d’un point de vue évolutif de devoir souffrir si cela ne sert à rien.

Les végétaux seraient capables de communiquer entre eux, notamment pour se protéger d’attaques de prédateurs. Vous confirmez?

Nous avons tendance à présenter les plantes comme des êtres altruistes, mais rien ne montre qu’elles trouveraient un intérêt à alerter leurs voisines.

En fait, les plantes communiquent entre elles de manière non délibérée.

C’est ce qui est arrivé avec les acacias d’Afrique du Sud, responsables de la mort de centaines de grands koudous dans les années 1980?

Effectivement, les acacias, lorsqu’ils sont malmenés par ces grandes antilopes, émettent une substance volatile – de l’éthylène – qui sera captée par les acacias voisins. Ces derniers vont donc réagir de la même manière que l’acacia émetteur en produisant un tas de substances toxiques qui bloquent la digestion des grands koudous. Nous avons malheureusement toujours cet exemple spectaculaire en tête qui date d’une trentaine d’années déjà! Mais depuis, nous avons identifié plus d’un millier de substances émises par les plantes dans des fonctions de défense, mais aussi d’attrait.

Jacques Tassin: «C’est renversant, c’est étonnant, on arrive aux limites des schémas qui permettent d’expliquer l’évolution!»
Jacques Tassin: «C’est renversant, c’est étonnant, on arrive aux limites des schémas qui permettent d’expliquer l’évolution!»

Si les plantes ne communiquent pas entre elles par la voie des airs, peut-être se «parlent-elles» via leur réseau racinaire, que certains n’hésitent pas à comparer à une sorte d’internet souterrain?

Oui, il y a des connexions entre différents réseaux racinaires, même entre des plantes appartenant à des espèces différentes. Elles communiquent dans le sens où elles véhiculent de l’information d’une plante à une autre via ce système. Mais encore une fois, rien ne laisse entendre que c’est une communication intentionnelle. C’est un excès d’imagination que de considérer que les végétaux communiquent entre eux. Et puis évidemment, c’est tentant de comparer cela à un réseau internet, mais ça ne reste finalement qu’une analogie, rien de plus!

Si les plantes ne communiquent pas volontairement entre elles, en revanche, elles sont capables d’entrer en relation avec d’autres êtres vivants et de mener des insectes par le bout des antennes!

C’est cela, les plantes manipulent les insectes.

Le caféier, lui, est encore plus retors, si l’on peut dire...

Oui, il produit la fameuse caféine pour booster la mémoire des insectes pollinisateurs afin qu’ils se souviennent mieux de sa localisation. Cette caféine stimule aussi leur vigueur et ils reviennent ainsi plus rapidement butiner. C’est renversant, c’est étonnant, on arrive aux limites des schémas qui permettent d’expliquer l’évolution!

En vous entendant citer tous ces exemples, on ne peut s’empêcher de penser à une forme d’intelligence.

Je suis très circonspect face à l’idée et à la nécessité de devoir à tout prix concevoir une intelligence chez la plante. Que la plante puisse élaborer des stratégies et faire des choix me paraît douteux. En fait, nous perdons de vue cette capacité inhérente du vivant qui, sans nécessairement faire preuve d’intelligence, est capable de réagir de manière intégrée. Après, comment les végétaux procèdent, mystère! Mais ce mystère, il ne faut pas nécessairement le résoudre par l’hypothèse de l’intelligence. N’allons pas trop vite en besogne dans le sens de l’imaginaire et du fantasme, il y a déjà largement assez de merveilleux dans ce que l’on sait d’une manière certaine sur les plantes!

Ce que font les plantes dépasse notre imagination, et pourtant nous continuons de les penser sous un angle utilitaire. Pourquoi cela?

Nous avons une vision très simplifiée des plantes, nous n’arrivons pas à les penser. Ou plutôt nous les pensons comme un frémissement de la matière, comme si elles étaient à peine plus que ce sol que l’on a sous les pieds.

La faute à Aristote!

Cette vision remonte à Aristote, c’est vrai. Et c’est peut-être pour cela finalement que nous avons réussi à utiliser les plantes si facilement? Parce que c’est plus facile de les considérer comme des objets utilitaires si nous nions leur manière d’être et leur caractère vivant. Car ce sont bien des êtres vivants!

Jaques Tassin: «Nous avons une vision très simplifiée des plantes, nous n’arrivons pas à les penser.»
Jaques Tassin: «Nous avons une vision très simplifiée des plantes, nous n’arrivons pas à les penser.»

Un monde vivant dont nous sommes totalement dépendants et qui représente pas moins de 99,8% de la biomasse.

Eh oui, nous faisons partie de ces 0,2 % de la fraction vivante totale. Nous sommes non seulement peu de choses, mais nous sommes effectivement totalement dépendants des plantes. Si le règne animal disparaissait, le règne végétal survivrait sans aucun problème. A l’inverse, si les plantes disparaissaient, nous nous éteindrions dans les dix à quinze jours qui suivraient.

Et pourtant, nous nous éloignons toujours plus de la nature. Une chercheuse a même constaté cela dans les productions Disney!

C’est Anne-Caroline Prévot-Julliard, une collègue du Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui a montré que dans l’évolution historique des films de Disney, il y a de moins en moins d’espèces vivantes représentées. Et des personnes comme l’Américain Richard Louv considèrent que la véritable extinction, c’est justement l’extinction de ce rapport que nous avons avec le vivant. Tant que nous ne nous serons pas reconnectés avec la nature, nous verrons toujours se manifester cette érosion de la biodiversité, et cela même si l’on met en place des mesures de protection.

Se reconnecter au vivant? Comment? En enlaçant des arbres?

Il n’y a aucune injonction dans la façon dont on souhaite se reconnecter au vivant. Si l’on a envie d’enlacer un arbre, il ne faut pas s’en empêcher! Mais enlacer un arbre pour moi, ce n’est pas assez! Se laisser aller, c’est vraiment se débarrasser de notre manière habituelle de voir le vivant, c’est apprendre à le repenser.

Et la plante, justement, peut être une source d’inspiration pour penser une autre manière d’être au monde…

Auteur: Alain Portner

Photographe: Stéphanie Tétu