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13 avril 2015

«Je m’entraîne à être heureux chaque jour»

A l’aube de ses 40 ans, Jamel Debbouze a déjà vingt ans d’humour à la scène comme à l’écran. Patron d’une boîte de production, d’un festival et d’une école de rire, il vient de sortir «Pourquoi j’ai pas mangé mon père», son premier film comme réalisateur. Un long projet un peu fou. Rencontre à Paris.

Jamel Debbouze photo
Jamel Debbouze revient au cinéma en tant que réalisateur, avec un film un peu fou. (Photo: Baltel/Dukas/Sipa)

Ce film vient-il d’un choc de lecture?

Oui, «Pourquoi j’ai mangé mon père», de Roy Lewis. Je l’ai lu il y a une douzaine d’années. Pathé travaillait sur son adaptation depuis longtemps et m’a proposé de faire la voix du personnage principal. J’ai commencé par changer un peu les dialogues, puis ils m’ont demandé de m’attaquer au scénario lui-même, puis à la mise en scène. En même temps, il y a une telle grâce dans ce bouquin que je ne me voyais pas m’y attaquer vraiment. C’est la «performance capture», évolution de la «motion picture», qui m’a fait plonger à fond dans ce projet un peu fou qui aura pris sept ans.

Et à l’arrivée, le premier film européen entièrement tourné avec ce procédé très libérateur pour le jeu des comédiens, non?

Absolument. Il y a un plateau de 1000 m2, 70 caméras sur 360 degrés, et on peut jouer pendant dix à quinze minutes sans être coupé, chaque mouvement mais aussi chaque expression étant capté. Pour moi qui viens de l’improvisation théâtrale et de la scène, c’est génial. En plus, il paraît que j’ai un corps fait pour ça.

Tous les acteurs étaient-ils préparés à ce côté très corporel, bardés de capteurs?

Ah mais je n’ai pris que des acteurs qui avaient envie de cette aventure. Et cette équipe était vraiment à fond, ils m’auraient suivi jusqu’au bout du monde, je crois. On aurait dit l’équipage de Jack Sparrow. On était sur le Black Pearl, sans exactement savoir où on allait, mais on fonçait toutes voiles dehors.

Le choix de l’animation, c’est aussi pour s’adresser à tous les publics en multipliant les niveaux de lecture?

Louis de Funès, Charlie Chaplin, sont mes vrais héros de cinéma parce qu’ils faisaient rire et réfléchir en famille. C’est pour cela que j’avais envie de réaliser une comédie familiale. Pour m’adresser à tous les enfants et parents du monde. Et les faire rêver tout en y mettant un peu de sens.

Et notamment des valeurs qui vous sont chères: le partage, l’amitié, la différence. Et puis le triomphe de l’intelligence, de l’humour et de l’altruisme sur la force et l’égoïsme. Vous y croyez vraiment?

Mais oui. Certains me trouvent candide. Pourtant, je ne m’inspire que de ce qui m’est arrivé. Je n’ai pas fait de grandes écoles, je m’appuie sur mon vécu, ma famille, mes amis. Et je suis convaincu en effet que l’altruisme et la sollicitude l’emportent. Pas la loi du plus fort.

Pas de craintes pour ce monde qu’on laisse à nos enfants?

Des inquiétudes, naturellement. Et des doutes. Le doute me fait avancer, alors que la peur paralyse. Je préfère être du côté de ceux qui ont de la sollicitude pour le monde, qui essaient de faire bouger les choses, de s’engager pour les autres plutôt que d’être effrayé par la différence. En ce moment, en France, les gens ont peur de tout. De l’émigré, du chômage, de la crise. Parce qu’on les fait constamment flipper. Comme la sorcière dans le film, qui utilise la peur pour que les singes n’osent pas descendre de leur grand arbre et aller voir le monde. Moi j’ai envie de dire aux gens d’affronter leur peur, de mettre des mots dessus. Et elle passera. Parce que sans amitié, sans amour, sans fraternité, il ne se passe pas grand-chose.

Pour l’enfant pauvre de Trappes que vous étiez, c’étaient ça les moteurs?

Voilà. C’est ce qui m’a donné envie de m’aimer et d’arrêter de m’en vouloir. De ne pas être frustré. Même si je l’ai vraiment été, j’ai bien galéré et failli me mettre dans des trucs fous. La considération. Une ou deux personnes qui croient en toi. Et tout change.

Dans le film, Edouard, votre double numérique, refuse de manger son père. Il bouscule la tradition qu’il trouve imbécile. Pourquoi ne pas avoir mangé votre père, alors?

Les autres sont noyés dans cette tradition au point de ne plus réfléchir. Lui, qui débarque, trouve cela absurde et dit «eh bien, changeons la tradition. Commençons la tradition qui commence aujourd’hui et qui ne mange pas son père.» Je déteste cette expression des psychiatres «tuer son père pour mieux naître». Je n’ai pas envie de tuer mon père, pas plus que de le manger, parce que je suis conscient des sacrifices qu’il a consentis pour nous.

Parlons d’amour, justement. Comme Edouard, vous sentez-vous galvanisé par l’amour?

Sans Mélissa Theuriau, je n’aurais pas pu faire ce film. J’avais envie de l’amuser, de l’impressionner. A force de chercher quelqu’un pour incarner Lucy, pendant plusieurs années, je me suis aperçu que je l’avais à côté de moi. Et puis, j’ai eu peur. Qu’elle n’y arrive pas, qu’elle se blesse, qu’elle craque. En fait, c’est moi qui en ai eu marre tous les quinze jours. Et chaque seizième jour, elle me relevait moralement.

Au début du film, Edouard doit être tué parce qu’il est malingre et n’a qu’un bras valide. Et c’est auprès de Ian, un singe albinos un peu autiste, qu’il va trouver affection et amour...

Il voit Ian comme il est. Fort, généreux, protecteur. Alors que les autres ne voient en lui qu’un gros sot. Evidemment ce film est un peu une métaphore de ma vie. La motion capture oblige de toute façon à justifier pourquoi tu bouges avec une main dans la poche. Mais sinon je n’en aurais pas parlé. Comme le fait d’être musulman, parce que en France depuis dix ans il faut sans cesse se justifier par rapport à ça.

Le destin d’Edouard, c’est un peu le vôtre?

Contrairement à Edouard, j’ai reçu beaucoup d’amour à ma naissance. L’exclusion est venue des autres, plus tard. A cause de mon handicap et, plus tard, de ma tête. Mais j’ai eu la chance d’avoir mon Ian. Un ami, une force de la nature qui me prêtait ses bras et moi mes mots pour finir les phrases qu’il ne parvenait pas à terminer. Aujourd’hui, il parle merveilleusement bien et nous travaillons toujours ensemble. Etre exclu, c’est terrible. Mais être seul, c’est bien pire encore.

Entre le Jamel Comedy Club et le Marrakech du rire, vous êtes à la tête d’une vraie petite entreprise. C’est bien d’être le patron?

Je suis devenu le boss de 150 personnes un peu malgré moi, parce que je lance des projets, que j’essaie des trucs. Parce que je veux être libre, pas par goût du pouvoir.

Regardez souvent le chemin parcouru?

Je n’oublie ni ne renie d’où je viens. Mon hall d’immeuble m’a beaucoup appris, à commencer par mes valeurs. Mon parcours aurait dû s’arrêter, comme encore tant d’autres, devant le commissariat de Trappes. Parce qu’on ne donne pas à ces gens les outils pour s’en sortir. Avec les copains, quand on passait le Périph’ pour descendre à Paris, on disait: «Venez les gars, on va en France.»

L’humour, c’est votre thérapie?

Ça me vient de ma mère, qui est la personne la plus drôle que je connaisse. Elle a traversé toutes les galères en souriant. Je suis heureux, je ris chaque jour. C’est une obligation, et un muscle que je travaille quotidiennement.

Auteur: Pierre Léderrey