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23 juillet 2012

«Je n’avais jamais rien vu d’aussi fascinant»

Jacqueline Porret-Forel vient de publier le catalogue raisonné de l’œuvre d’Aloïse, figure emblématique de l’art brut. Rencontre avec une passionnée qui a consacré sa vie à déchiffrer et comprendre cette artiste qui fait, cet été, l’objet d’une vaste rétrospective.

Jacqueline Porret-Forel dans son salon
Médecin à la retraite, 
Jacqueline 
Porret-Forel a analysé 
et décrit chaque 
œuvre d’Aloïse.

La publication du catalogue raisonné de l’œuvre d’Aloïse, c’est l’aboutissement d’une vie consacrée à cette artiste. Pourquoi a- t-elle à ce point retenu votre attention?

Je ne peux pas vous dire. Sa peinture m’a touchée. Je me suis toujours intéressée à Aloïse: je lui ai consacré ma thèse de doctorat (ndlr.: Aloïse ou la peinture magique d’une schizophrène) et j’ai réalisé quelques petites publications tout au long de ma carrière de médecin. Lorsque j’ai pris ma retraite, en 1985, je me suis tout de suite lancée dans un examen systématique de son œuvre, en mesurant, analysant et décrivant précisément chaque dessin.

Les dessins d’Aloïse, c’est tout un monde.

Comment avez-vous appris l’existence d’Aloïse?

Par le professeur Hans Steck, en 1940. J’étais alors étudiante en médecine et lui dirigeait l’hôpital psychiatrique de Cery, près de Lausanne. Il avait plusieurs malades, dont Aloïse, qui étaient de véritables artistes. Ils intéressaient Hans Steck du point de vue psychiatrique mais aussi artistique, car il aimait beaucoup la peinture. Lors de la dernière session du semestre, il montrait les œuvres des patients à ses étudiants. C’est de cette manière que j’ai découvert les dessins d’Aloïse.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez vu ces dessins pour la première fois. Vous avez eu un coup de foudre?

Cela a été pour moi un grand étonnement, une sorte de fascination, car je n’avais jamais rien vu de tel. Je me suis dit que c’était vraiment très étrange. J’aimais l’art, Picasso, van Gogh, mais les dessins d’Aloïse étaient totalement différents de ce que l’on pouvait voir. C’est tout un monde, quelque chose de très étrange et d’extrêmement vaste.

Pourquoi avait-elle ce besoin de créer?

C’était une manière de s’incarner elle-même, car elle avait perdu la notion de son corps et croyait qu’elle n’existait plus. Le dessin correspondait aussi à sa manière de voir: le monde dans lequel elle vivait était comme une immense image continue du ciel. Tout comme au psaume 104 de la Bible où il est écrit que Dieu a étendu le ciel comme un manteau. Lorsqu’elle dessinait, Aloïse découpait ainsi une partie de ce manteau pour représenter son monde.

Vous l’avez rencontrée pour la première fois lorsque vous aviez 25 ans, en 1941. Comment cela s’est-il passé?

Nous étions en pleine guerre, et en raison du manque de médecins, j’ai été appelée à remplacer celui de Gimel (VD) pendant un mois. C’est justement à Gimel qu’Aloïse était internée. J’ai demandé à la rencontrer. Lorsque je suis arrivée vers elle, elle n’a pas du tout été aimable et m’a demandé de m’en aller. Je suis ensuite retournée la voir et depuis ce jour-là, Aloïse m’a toujours très bien accueillie.

Aloïse m’a toujours bien accueillie.

Que lui disiez-vous? Etait-il possible de parler avec elle, d’entrer en contact?

C’était très difficile. Elle parlait beaucoup, mais elle murmurait, et on ne comprenait pas ce qu’elle disait. Je n’ai jamais entendu un discours complet d’Aloïse. A chaque visite, je lui apportais des crayons, du papier. Puis elle arrivait avec ses dessins, me les commentait et m’en faisait cadeau. Elle m’appelait la doctoresse Carola ou l’ange Forel.

Votre proximité avec Aloïse ne vous a jamais donné envie de devenir psychiatre?

Non, la psychiatrie est devenue intéressante aujourd’hui, mais à l’époque c’était très déprimant: vous ne pouviez rien faire pour guérir ces malades et ils restaient enfermés toute leur vie. Ils étaient au fond à l’abri de la société et la société était à l’abri d’eux.

La Rosière, où elle était internée, était un asile «progressiste» ou au contraire très dur?

Ni l’un ni l’autre, mais ce n’était en tout cas pas une prison. En Suisse, les asiles étaient plus humains que dans d’autres pays. Ici, on leur foutait la paix. Mais lorsque les malades mouraient, on les enterrait sans indiquer leur nom. Quand Aloïse est devenue célèbre, sa tombe a reçu une petite croix de bois avec l’inscription: Aloïse Corbaz, artiste peintre.

Aloïse se considérait-elle comme une artiste?

Pas du tout. Sa schizophrénie faisait qu’elle croyait qu’elle n’existait pas. Au fur et à mesure que son art a évolué, elle est vraiment devenue le Créateur de son monde. La fin de sa vie a sans doute été très heureuse, car elle était devenue le créateur tout-puissant.

Elle n’était soumise à aucun traitement médicamenteux, le dessin était donc sa seule thérapie.

C’est vrai, le dessin l’a beaucoup aidée et a agi comme une vraie thérapie. Grâce à lui, elle s’est énormément améliorée et rapprochée du monde normal. On se rend très bien compte de l’évolution de son état mental lorsque l’on étudie son œuvre. Par exemple, l’année 1951 a été un véritable tournant. Cette année-là, Aloïse a dessiné un très grand rouleau de 14 mètres de long, Le Cloisonné de théâtre, où elle raconte sa vie. Cette œuvre a vraiment été une sorte de libération.

Les œuvres d’Aloïse ont été exposées en 1963 déjà, à Lausanne. Quelle a été la réaction du public?

Une minorité a aimé ses dessins, mais la majorité les a jugés grotesques. Les gens trouvaient son style enfantin, amusant. Beaucoup pensaient qu’ils allaient voir des cochonneries, des trucs un peu pornos, car ils étaient persuadés que les malades mentaux ne peignaient que des sujets à caractère sexuel. Cette idée était très répandue à l’époque.

«L’abbé Bovet», une œuvre d’Aloïse, 5e période: 1960-1963. Photo: Musée Cantonal de Beaux-Arts Lausanne
«L’abbé Bovet», une œuvre d’Aloïse, 5e période: 1960-1963. Photo: Musée Cantonal de Beaux-Arts Lausanne

Comment en êtes-vous arrivée à présenter ses dessins à Jean Dubuffet? Vous le connaissiez?

Pas du tout. J’ai appris par hasard qu’il s’intéressait aux dessins de malades mentaux. C’était en 1946. A l’époque, il était encore inconnu. Lors d’un de mes voyages à Paris où j’avais de la famille, je suis allée chez lui pour lui montrer des dessins d’Aloïse. Lorsqu’il les a vus, il a été fou de joie. Cela correspondait exactement à ce qu’il aimait.

L’idée de créer une collection de l’art brut est née à cette époque?

Dubuffet n’a jamais eu l’idée de faire une collection à proprement parler. Il a entreposé les œuvres des artistes qu’il considérait appartenir à l’art brut dans un pavillon, rue de Sèvres, à Paris. Elles ont été triées, cataloguées, et toutes les personnes que cela intéressait pouvaient venir visiter la collection. Quelques années avant sa mort, il a décidé qu’il fallait préserver cet acquis. Seulement, l’art brut ne correspondait pas du tout à l’esprit français. Mon mari, qui était chef du Service de l’urbanisme de la Ville de Lausanne, en a parlé à Georges-André Chevallaz, alors syndic de la ville. C’est comme cela qu’en 1971, la décision a été prise de déposer la collection à Lausanne.

Comment définiriez-vous l’art brut. Est-ce un art populaire?

Ce n’est ni un art populaire ni un art d’artistes professionnels. C’est un art créé par des gens qui possèdent ce que Dubuffet appelait «une vision mentale». Qui ne voient pas le monde tel qu’il est, mais tel que leur cerveau le leur rend. Ce type de vision se manifeste la plupart du temps chez les malades psychotiques. Mais aussi chez les médiums et beaucoup plus rarement chez des visionnaires. Ces derniers décrivent la manière dont les visions se déroulent devant eux. Comme le fait, par exemple, le Lausannois Gaston Teuscher.

Dubuffet était quelqu’un de très curieux et de très cultivé.

Qu’est-ce que cette forme d’art a selon vous apporté?

L’art brut a apporté une vision différente de la création, une ouverture d’esprit. Dubuffet était quelqu’un de très curieux et très cultivé. Mais il avait horreur de l’académisme. Il aimait tout ce que la folie pouvait apporter à l’esprit. Il disait cette phrase que j’adore: «La folie, c’est le maître à danser de l’esprit.»

On entend souvent dire qu’aujourd’hui il n’y a plus d’artistes d’art brut. Vous êtes d’accord?

Oui, c’est vrai, aujourd’hui, il n’y en a pratiquement plus. Ces dernières années, on a peut-être découvert un ou deux vrais cas, mais c’est rarissime.

Pourquoi?

Parce que les psychotiques sont aujourd’hui traités. C’est la raison principale. Et les autres, les médiums ou les artistes visionnaires, ont toujours été extrêmement rares. Car l’artiste brut doit se projeter totalement dans son œuvre, c’est-à-dire ne pas avoir de distance critique, être incapable de la juger. C’est très rare. Il est donc impossible de découvrir du jour au lendemain plein d’artistes.

Il y a donc eu des abus?

Disons qu’il s’est développé une fausse notion de ce qu’est l’art brut. Comme s’il suffisait de travailler dans le secret, le silence et la solitude pour être un artiste brut. C’est complètement idiot!

L’art brut a-t-il encore un avenir?

Oui, mais il doit vivre dans le respect et dans la continuité de ce qu’il est.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Wavre