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7 septembre 2015

«Je ne ferme pas les portes de Berne»

Les élections fédérales passées, Christophe Darbellay quittera le Conseil national, puis la tête du Parti démocrate chrétien (PDC) en 2016. A 44 ans, le futur ex-président ne compte pas prendre sa retraite et projette déjà de rebondir en Valais, voire sur la scène fédérale.

Christophe Darbellay photo
Christophe Darbellay a déjà la tête tournée vers le futur.

Voilà neuf ans que vous êtes à la tête du PDC et douze ans que vous siégez au Conseil national. Partir après tant d’années doit donner le vertige, non?

C’est vrai, c’est un peu dur. Surtout quand on a tellement donné et que l’on a eu l’impression d’avoir pu influencer pas mal de décisions. Mais je crois avoir bien préparé la suite en conservant des mandats et en en prenant quelques nouveaux. Et puis, en passant d’un 200% à un 150%, j’espère disposer d’un petit peu plus de temps pour ma famille.

Cela vous a manqué, à vous le président du parti de la famille, de ne pas passer assez de temps avec les vôtres?

Je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer. Même s’il est vrai que, depuis que je suis papa, certains moments ont été frustrants, car on ne peut pas être partout.

Votre meilleur souvenir?

Un fameux 12 décembre 2007, le jour de l’éviction de Christoph Blocher. On me le reprochera toute ma vie, mais je pense que c’était la bonne décision. Ce jour-là, une majorité du Parlement s’est rendu compte avec une certaine sagesse que ce pays possède certaines valeurs avec lesquelles il ne faut pas transiger.

Le président de votre groupe parlementaire, le Tessinois Filippo Lombardi, a pourtant dit que c’était une mauvaise décision. Pas très agréable d’entendre cela dans son propre camp…

Il a parlé avec et pour la place financière de Lugano dont l’inimitié à l’égard d’Eveline Widmer-Schlumpf n’est un secret pour personne. C’était un avis personnel dans le contexte tessinois, mais il s’est excusé et pour moi cette affaire est réglée.

Le monde politique s’est-il durci en douze ans?

Enormément. Certains partis, dont l’UDC pour ne pas la nommer, ont adopté un ton où l’on peut tout dire, sans craindre d’encourir la moindre plainte pénale. Ce durcissement s’est renforcé avec les réseaux sociaux. On assiste également à une germanisation de la politique qui se traduit par un certain mépris de la Suisse romande, cela, je le ressens très fort. C’est un style très zurichois, très agressif et irrespectueux des gens qui se manifeste notamment lors des débats télévisés. Je le déplore, car ce n’est pas à l’aide d’une tronçonneuse que l’on maintiendra l’unité de ce pays, mais par le dialogue.

On n’entendra donc pas l’ancien président du PDC suisse commenter la politique de son successeur?

On ne peut pas être et avoir été. Je ne serai pas un de ces vieux escogriffes à la Bodenmann ou à la Hubacher (les anciens présidents du Parti socialiste suisse, ndlr) qui viennent mettre leur grain de sel sur tout et n’importe quoi, cela me paraît assez malsain. Et j’aurai suffisamment d’activités intermédiaires pour ne pas tomber dans le piège du donneur de leçons.

Avant cela, il y a les élections fédérales et le PDC n’est pas donné gagnant dans les sondages…

C’est vrai, la pression est là, mais dans le même temps les sondages désignent notre parti comme ayant le président le plus crédible et le plus populaire de Suisse. Et Doris Leuthard, notre conseillère fédérale, affiche depuis dix ans une cote d’amour incroyable. Nous comptons parmi nous des personnalités décisives sur la plupart des grands dossiers. Alors j’appelle ceux qui veulent que ce pays reste fort à renforcer le centre.

Comment expliquez-vous ces mauvais pronostics?

En partie parce que nous sommes le géant des petits cantons et peu ou pas assez représentés dans ceux où vit la moitié de la population. Si nous faisions 0,1% ou 0,2% de plus à Zurich, cela changerait totalement notre score sur le plan national. Nous sommes le parti qui compte le plus de sièges au Conseil des Etats et en avons quasiment autant que le PLR au National. Ce qui nous sépare, c’est leur meilleur pourcentage dans les cantons urbains et une plus grande discipline. Notre mobilisation est encore trop faible: avec une meilleure mobilisation tout devient possible.

Le problème est donc arithmétique et ne relève pas d’une image de «centre mou», comme on l’entend souvent?

Non, et il est insupportable d’entendre cela, car le consensus que nous prônons est depuis toujours le ciment de ce pays. Discréditer le cœur de la politique suisse en parlant de centre mou, c’est renier la Suisse et ce qui la compose. Prenez les dossiers de l’AVS, de l’avenir des relations bilatérales avec l’Union européenne, des transports ou la nouvelle politique énergétique. A chaque fois pratiquement la solution qui gagne est estampillée PDC AOC.

L’immigration se présente comme la thématique centrale de ces élections et le Parlement planche ces jours sur l’asile. Comme d’habitude, c’est l’UDC qui donne le ton du débat politique?

Ni le ton ni la solution. Il faut reconnaître que sur le plan de l’asile nous avons un problème à résoudre. L’Union européenne se trouve face à un afflux massif de réfugiés et nous n’y échappons pas.

Dans ce domaine, vous avez pourtant opté pour un sérieux virage à droite...

C’est vrai, la politique que nous prônons peut apparaître dure et exigeante, mais elle est aussi profondément humaniste: donner aux jeunes requérants la possibilité d’entreprendre une formation tant qu’ils sont là et permettre aux adultes de travailler plutôt que de traîner dans les gares, c’est leur offrir un avenir. Il ne s’agit pas de travail forcé comme on a pu l’entendre dire. La priorité devrait être la lutte contre les passeurs et l’aide sur place dans les pays en crise ou à proximité. C’est là que l’argent est le mieux investi.

N’y a-t-il pas d’autres thématiques tout aussi importantes pour la population?

Bien sûr et j’espère que les questions de la classe moyenne, l’avenir de l’AVS ou du 2e pilier, les places de crèches ou encore du développement de nos infrastructures pour résorber les 400 kilomètres de bouchons quotidiens seront débattues. Ce sont des questions essentielles et complexes qui ne se prêtent pas aux slogans.

Selon un récent sondage, une grande majorité des Suisses serait favorable à un congé paternité de deux semaines. Vous êtes pour?

Oui, et l’initiative vient d’ailleurs de notre parti. Je n’aurai pas d’autre enfant mais j’aurais été très content de pouvoir en bénéficier lors de la naissance de mes deux garçons et de ma fille. Deux semaines me paraissent raisonnables, même si tout un chacun aimerait avoir, comme dans les pays scandinaves, des mois de vacances à passer dans les forêts de Suède en s’occupant de ses enfants. Dans un pays en proie au vieillissement, il y a deux choix: la politique familiale ou l’immigration. Et comme le peuple veut moins d’immigration, il faudra qu’un jour les autres partis nous aident à soutenir les familles.

A propos de relève, la section valaisanne du PDC propose une liste réservée aux sexagénaires et le canton de Vaud lance Claude Béglé, 65 ans, et Jacques Neirynck, 84 ans, dans la course aux Etats. On est loin des jeunes pousses…

Le PDC est le parti de toutes les générations, pas seulement celui de la famille avec jeunes enfants. Je trouve très bien d’avoir des retraités au Parlement, car les seniors sont au cœur de nombreuses questions de société. Mais qu’on se rassure, notre parti a de nombreuses jeunes pousses avec ses 170 jeunes candidats.

Où se situe l’avenir du PDC aujourd’hui?

Le PDC a un bel avenir s’il reste fidèle à ses valeurs, légèrement à droite du centre. C’est à mon avis une bonne position, à condition de pouvoir compter sur des personnes engagées capables de maintenir l’unité du parti.

Partir sur un échec, vous y songez?

Je préfère gagner plutôt que perdre, évidemment, mais on vit d’abord de sièges avant de vivre de pourcents. L’important est que nous demeurions numéro un au Conseil des Etats et que nous nous renforcions un peu au Conseil national. C’est jouable! Et pour l’heure, il ne s’agit que de sondages. Les électeurs du PDC ne sont génétiquement ni très militants ni très mobilisés. Ils ne sont d’ailleurs que 50% à avoir déclaré penser aller voter. Cela signifie que nous devons davantage mobiliser nos troupes. Alors seulement, nous ferons un bon résultat.

On vous a souvent comparé à une girouette. C’est mérité?

C’est vrai, mes adversaires remontent toujours à mon changement de parti il y a seize ans. Pour le reste, ils n’ont pas d’arguments, sinon ils seraient obligés de dire du bien. Si mon parti fait des compromis, c’est parce que la politique relève avant tout de la négociation et je ne crois pas changer plus souvent d’avis que le président de l’UDC, du PLR ou du PS. J’y apporte une telle attention que je crois que c’est même plutôt l’inverse.

Vos ambitions cantonales sont connues et vos critiques lors des festivités du Bicentenaire du Valais sur le manque de leader­ship du gouvernement actuel, pourtant à majorité PDC, ne sont pas passées inaperçues. 2017, c’est déjà maintenant?

Non, mais il y a des choses à dire et comme vous le savez, quand ça ne fonctionne pas, je n’ai pas ma langue dans ma poche. Je serais très heureux de pouvoir dire beaucoup de bien du gouvernement valaisan, mais il m’en donne actuellement assez peu l’occasion. Il ne manque pas grand-chose autour d’un Jacques Melly pour recréer une dynamique positive.

Il manque un Christophe Darbellay?

Il faut une nouvelle équipe, c’est sûr. Aujourd’hui ce gouvernement peine à décider, il manque de cohésion et de leaders. Beaucoup de monde partage mon avis, notamment en ce qui concerne ce chef de service qui n’a pas payé ses impôts (l’affaire Cleusix, ndlr), et j’ai pu le vérifier suite à mon discours.

A l’heure actuelle, l’homme fort du Conseil d’Etat se nomme Oskar Freysinger. Vous imaginez pouvoir travailler de manière constructive avec lui?

Nous avons des divergences politiques mais humainement notre entente est bonne. Je suis capable de travailler en équipe si le peuple m’élit et de travailler avec celles et ceux que le peuple choisira.

Vous retrouvera-t-on un jour à Berne sur les traces de Doris Leuthard?

Je ne sais pas combien de temps Doris Leuthard restera au gouvernement. En revanche, il est certain que si je m’engage en politique valaisanne pour construire l’avenir de mon canton, je ne le ferai pas pour six mois ou un an et demi. Mais je ne ferme pas les portes de Berne, car j’aime trop mon pays.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Ruben Wyttenbach