Archives
14 mai 2012

«Je ne veux pas rire de tout»

La tournée à succès d’Olivier de Benoist s’arrête une nouvelle fois en Suisse, et cet impertinent pas méchant en redemande. Confidences avant le festival Morges-sous-rire.

Portrait d’Olivier de Benoist
Olivier de Benoist (Photo: Dukas/SIPA/Baltel)

Vraiment?

Oui, oui, c’est quelque chose d’assez irrationnel. Je viens de faire deux fois le Théâtre du Léman (à Genève, n.d.l.r.) et nous reprogrammons encore une date. J’ai joué "Très, très haut débit" à Neuchâtel, Fribourg, Vevey, Vicques deux fois… enfin je peux presque vous citer toutes les villes où je suis passé et à chaque fois c’était génial. Tout est complet au bout de deux heures. On m’y réserve un accueil sans pareil, j’en suis le premier agréablement étonné et ravi.

Du coup je n’ai pas besoin de vous demander comment se passe votre tournée…

Magnifiquement. Là ça va continuer jusqu’en avril 2013, et j’espère que ce moment de grâce va durer. Mais pour l’instant je suis un homme comblé.

Il paraît que vous changez le contenu chaque soir, c’est vrai?

La colonne vertébrale reste la même. "Très, très haut débit" traite des rapports hommes-femmes, postulant que l’homme est malmené par les femmes depuis plusieurs siècles. Disons que c’est à la fois une déclaration d’amour, maladroite forcément, aux femmes que j’aime passionnément, et une tentative – vouée à l’échec – de défense de la cause masculine. Mais à la fin il y a un nouveau sketch que je teste avec le public. Et puis c’est un spectacle, vivant, ouvert, avec des éléments qui changent en fonction de là où je me trouve, des réactions du public, etc.

On vous décrit volontiers comme caustique, assez impertinent. Méchant, aussi?

Non, je détesterais que l’on dise cela de moi. Pour moi, l’humour et la méchanceté ne vont pas bien ensemble. J’essaie de produire un rire généreux, où tout le monde s’amuse. Et si j’égratigne quelqu’un, à la limite, c’est d’abord moi-même. Selon moi, dans un one man show, il y a d’abord de la surprise, des ruptures à ménager pour conserver un certain rythme. Quelque part, c’est une entreprise de séduction entre un artiste et un public. Ce peut être ironique, mais pas méchant, non.

Et la défense d’une cause?

Ah non plus. Certains le font avec talent, et c’est tout à leur honneur, mais personnellement je n’ai aucune cause à défendre. J’essaie de distraire les gens de leur quotidien, de leur faire passer un bon moment, de les faire rire sans retenue, et lorsque ça marche, je suis le plus heureux des hommes.

Du coup, pas de politique non plus?

Non. Si j’étais imitateur, j’en profiterais. Mais ce n’est pas une forme d’humour que je revendique.

Vous accédez à la notoriété, notamment grâce à la télévision et à l’émission de Laurent Ruquier. Votre vie en est-elle changée?

Honnêtement? Pas vraiment. J’ai trois enfants en bas âge, et ils sont là pour me rappeler que même si cela ouvre naturellement ma carrière à de nouveaux horizons, les choses importantes, ma vie familiale, mon quotidien restent les mêmes. Les gens me sourient en me croisant, certains me soufflent qu’ils m’aiment beaucoup, c’est très agréable. Mais je prends cela avec une certaine distance. J’ai 37 ans, j’ai peiné durant huit ans avant d’accéder à une certaine reconnaissance. Et la télévision me semble n’être qu’un moyen d’être entendu, qu’un maximum de gens puissent s’intéresser à ce que je fais.

Vous revendiquez d’ailleurs ces années où le succès peinait à venir comme formatives dans votre métier d’humoriste...

Je n’ai jamais vraiment été en galère. Mais par contre, effectivement, j’ai longtemps payé de ma poche pour pouvoir jouer. Quand on a joué dans des salles vides, on a appris à regarder les rares spectateurs dans les yeux. Lorsqu’il y a trois personnes dans la salle, vous n’avez pas le choix. C’est un apprentissage. Et je suis persuadé qu’à l’instar d’un pilote de ligne, les heures de vol sont nécessaires. Ce bizutage, ce chemin me paraissent essentiels pour façonner un humour, un regard.

Olivier de Benoist (Photo: Dukas/SIPA/Baltel)
Olivier de Benoist (Photo: Dukas/SIPA/Baltel)

Vous dites: «A 37 ans, l’ego n’est plus le même. On peut prendre le meilleur sans illusion.» Un peu sombre, non?

Je revendique l’idée qu’aujourd’hui je me régale. J’ai fait 70 plateaux chez Ruquier, 200 dates de tournée, et on va faire 35 000 spectateurs alors qu’il y a encore un an et demi je jouais au Point Virgule (n.d.l.r., un célèbre petit cabaret parisien). C’est exceptionnel. Mon travail est de m’inscrire dans le paysage, et de ne pas être un phénomène de mode, qui forcément passera. De convaincre, de construire une vraie carrière. Je sais que pour l’instant je suis un phénomène télé et que ça ne durera pas, voilà. Je prends le meilleur, mais j’ai suffisamment de racines pour savoir que je ne serais pas désespéré si certains projecteurs s’éteignaient. Je suis bien décidé à garder les pieds sur terre, aussi.

Les humoristes qui durent sont avant tout d’énormes bosseurs.

Et alors, comment fait-on pour durer?

Je ne crois qu’à un seul mot: le travail. Les humoristes qui durent sont avant tout d’énormes bosseurs. Des Gerra, des Canteloup, écrivent énormément. Il y a quelques années, vous pouviez faire une carrière avec un pitch et deux coups d’éclat, ça ne marche plus aujourd’hui: les gens veulent de la nouveauté en permanence, d’autant qu’ils voient à mesure les sketches sur internet.

Vous avez un peu levé le pied chez Ruquier, non?

Oui, j’y suis toujours mais un peu moins souvent, parce que je n’avais pas envie de faire deux fois la même chose. Et puis la tournée est arrivée et je voulais conserver assez de fraîcheur et suffisamment de surprises pour ceux qui viennent me voir sur scène. Au départ, les gens venaient voir le type qu’ils voyaient dans le poste, il fallait rapidement qu’ils aient envie de rire avec moi.

Vous faites partie de ces humoristes qui participent à l’écriture de leurs sketches. C’est important?

Selon moi, oui, cela apporte quelque chose comme une épaisseur supplémentaire. J’écris avec quelqu’un qui s’appelle Vincent Leroy. On passe beaucoup de temps ensemble, parfois jusqu’à plus de dix heures quotidiennes. On le vit différemment quand il aboutit après ce long processus plutôt que quand on reçoit une feuille pour apprendre un texte fini. Avec mon coauteur, je me sens comme un chercheur d’or. Parfois on découvre une pépite, et ça devient jouissif. En plus ils ne s’installent que petit à petit dans le spectacle, après avoir été testés avec des copains ou dans de petits cafés-théâtres où je vais encore. C’est une longue maturation, mais c’est très gratifiant.

Comment expliquer cette omniprésence de l’humour en France? La déprime collective?

Bon, c’est un phénomène assez français, ce succès. Il semble en effet que les gens ont vraiment besoin de rire, mais désormais ils veulent vraiment des spectacles d’humour et non plus d’humeur. Il faut que le rire tombe pour tout le monde et tout le temps.

Peut-on rire de tout?

Sans doute. Certains le font d’ailleurs avec talent. Mais moi, je n’en ai pas envie. Il y a des sujets qui ne m’amusent pas. Je ne veux pas gêner les gens, je préfère un rire généreux, populaire, avec des choses qui moi-même me font sourire.

Etes-vous quelqu’un de joyeux?

Oui, plutôt. Bon, il faudrait demander aux gens qui m’entourent. Mais je suis plutôt de bonne humeur, un humoriste gai dans la vie.

Vous êtes issu d’une famille avec particule, comment avez-vous abouti sur scène?

Je suis le saltimbanque d’un milieu où, il est vrai, les arts de la scène ne sont pas trop représentés. J’ai respecté la tradition familiale, et même si j’avais cela en moi depuis trente ans, ce n’est qu’en faculté de droit que l’envie de jouer est revenue. J’avais appris des tours de magie, et tout naturellement j’ai commencé par ça avant de me diriger petit à petit vers le one man show. Mais je vous rassure, ça amuse tout le monde, et je n’ai pas été répudié.

On repart de zéro tous les soirs.

Une sorte de vocation?

Oui, je pense. J’ai toujours aimé faire rire. Troisième d’une famille de sept garçons, il fallait bien ça pour se faire remarquer.

Votre tournée est longue. Vous suivez un régime de sportif d’élite?

Presque. Non, en fait, je fais surtout attention à mon sommeil, dont j’ai vraiment besoin pour récupérer. Alors encore plus que dans le quotidien, je dors énormément.

Vous avez le trac?

Bien sûr. Je crois que certains collègues l’ont plus que moi, à en être malades. Mais je crois que le trac est utile. Arriver trop sûr de soi fait perdre ce côté défi renouvelé qui ne se capitalise jamais. On repart de zéro tous les soirs, et même si on n’est pas toujours au top, il faut assurer pour que le public ne s’en rende pas compte. Mais tout peut arriver, et les gens viennent pour cette raison: pour voir de l’humain.

Auteur: Pierre Léderrey