Archives
2 juillet 2012

«Je préfère être la voix du peuple que d’être dans un Sénat»

La chanteuse béninoise Angélique Kidjo est une artiste très engagée pour son continent. Grâce à ses combats, elle a côtoyé les plus grands de la planète, mais reste, avant tout, un exemple d’humanité.

Angelique Kidjo, dans une position expressive, les bras grands ouverts
Angélique Kidjo se produira dans le cadre du 
Verbier Festival le 1er août 
prochain. (Photo: Bertrand Desprez / Agence VU)

Le «Time Magazine» vous a surnommée «Africa’s Premiere Diva», mais ce terme de diva n’est-il pas un peu péjoratif?

Je ne fais pas attention aux termes. Je n’aime pas qu’on m’appelle la star, mais on ne peut pas interdire aux gens de me donner des qualificatifs entourloupés. C’est ce qu’on en fait après qui compte. Si ça vous monte à la tête, vous êtes complètement stupide. Il faut le prendre comme une reconnaissance de son travail.

Angélique Kidjo lors d’un concert au 
Montreux Jazz Festival en 2009: «J’adore M. Nobs, qui a fait énormément pour que les musiques se rencontrent.» (Photo: Keystone)
Angélique Kidjo lors d’un concert au 
Montreux Jazz Festival en 2009: «J’adore M. Nobs, qui a fait énormément pour que les musiques se rencontrent.» (Photo: Keystone)

Comment vous définissez-vous: chanteuse, femme, militante?

Avant tout, je me considère comme un être humain, qui s’intéresse aux problèmes des autres et de la planète. Sans cela, je ne pourrais être ni chanteuse, ni activiste, ni femme africaine. C’est parce que je suis consciente de sa fragilité que je chante la force de l’humain, sa capacité d’adaptation et de changer le monde. Cette humanité m’est très chère. On naît d’un père et d’une mère. Je pleure souvent pour des gens que je ne connais pas.

Peut-on être chanteuse sans être engagée?

On s’engage en permanence dans la vie par exemple dans le cas d’une relation amoureuse. Tout ce qu’on dit nous engage, que ce soit en chanson, en parole ou en écriture. On écrit avec notre sensibilité. Même les textes qui nous paraissent plus légers et faciles à chanter portent une émotion. Je pense que quand on est artiste, on s’engage tout le temps.

L’émotion, la douleur, la joie, la paix, l’amour sont des valeurs universelles.

Choisit-on au départ les causes que l’on veut défendre?

Non, les événements de tous les jours nous façonnent. J’écris toujours par rapport à mon inspiration du moment, ce qui se passe me marque, dans mon subconscient, et ressort au moment de composer. Je ne remets jamais en question cette inspiration, ni ne la mets au goût du jour. Je n’essaie pas de faire le tube du siècle. Je suis en phase avec ma vérité. J’aime dire les choses. Les gens ne sont pas toujours prêts à l’entendre. Ça ne me fait pas beaucoup d’amis, mais ça provoque une réaction. Donc je mets tout le temps les pieds dans le plat.

Lorsque vous chantez dans différentes langues, le message change-t-il?

Non. L’émotion, la douleur, la joie, la paix, l’amour sont des valeurs universelles et n’ont pas de nationalité. Notre conditionnement social nous fait nous dire: «Je ne comprends pas les paroles, donc je ne peux pas avoir d’émotion.» Il faut laisser la chanson nous parler. Enfant, au Bénin, j’écoutais de la musique en anglais et en espagnol sans comprendre, je ne me suis jamais demandé si l’émotion que je ressentais était réelle. J’absorbais tout.

Mais votre émotion à vous est différente si vous chantez en français ou en fon (ndlr: la langue majoritaire du Bénin)?

Non! Je suis le conducteur, peu importe la langue. Je ne fais pas de différence. Les langues viennent avec l’inspiration, je n’ai aucun contrôle sur cela. J’ai écrit ma première chanson à 11 ans, après la mort de Bella Bellow (ndlr: une chanteuse togolaise). Je pleurais en l’écrivant. Les gens sont toujours étonnés que je ne joue aucun instrument, que j’écrive d’oreille. Mais beaucoup de musiciens africains font pareil, car on est issus d’une tradition orale, on n’a pas fréquenté d’école de musique. Elle est dans nos gènes.

Mon père disait: mes filles ne sont pas des marchandises, elles iront à l’école, comme mes garçons.

Comment avez-vous décidé de vous lancer dans la musique?

Mon père me racontait que je chantais avant de parler. Enceinte de moi, ma mère chantait tout le temps, ma tante disait toujours: «Celui-là sera un chanteur.» C’est important de transmettre le bâton, c’est ainsi que les chants traditionnels de nos ancêtres sont passés de génération en génération. Pour vivre avec les autres, comprendre les autres cultures, il faut écouter leur musique, lire leurs ouvrages. Je me rends compte aujourd’hui que mon père était plus libéral que beaucoup de gens de sa génération. S’il a été capable, avec un seul salaire, d’envoyer dix enfants à l’école, de nous avoir appris la musique, produit mon premier spectacle alors qu’il n’avait aucune expérience de ce monde-là, alors pour moi, tout est possible. Qu’on ne vienne pas me dire qu’on ne peut pas aménager les traditions en Afrique. C’est une question de volonté.

Votre père a eu un rôle très important dans votre vie.

Il nous a dit: «Faites ce que vous voulez, du sport, de la musique, je vous soutiendrai, à condition que vous ayez une éducation de longue durée et une base solide.» J’ai commencé à gagner de l’argent avec de la musique à l’adolescence. Je pouvais m’acheter ci et ça. Mais mon père m’a rappelé que ce n’était pas négociable de quitter l’école tant que j’habitais sous son toit et qu’il payait mes études.

Vous avez repris cette exigence à travers votre fondation Batonga.

Tout le monde dit: «On va aider l’Afrique.» Mais si on n’éduque pas les gens, ils ne sauront jamais comment voter, la démocratie sera toujours dictée par des gens corrompus. En Afrique, les hommes politiques se baladent de village en village et arrosent avec des sacs de riz pour que les gens votent pour eux. Si on veut réduire la mortalité infantile, il faut que l’on éduque les filles. Si on veut que le paludisme disparaisse, il ne suffit pas de donner des moustiquaires, les gens doivent comprendre qu’elles ne devraient pas avoir de trous. Si une loi ne vous plaît pas, en Suisse, vous savez comment mettre la pression sur les dirigeants pour que les choses changent. Dans ma famille et dans le village, mon père a reçu beaucoup de pressions pour qu’il marie ses filles, plutôt que de les mettre à l’école. Il répondait: «Mes filles ne sont pas des marchandises, elles iront à l’école, comme mes garçons.» Il faut donner cette chance aux filles, qui ont envie d’autre chose que d’être mariées de force à 8 ou 10 ans. On ne peut pas éliminer les mutilations génitales, faire reculer le mariage des filles, s’il n’y a pas d’éducation. Je sais qu’il y a du potentiel.

Angélique Kidjo est une artiste engagée: que ce soit dans le cadre de sa fondation Batonga, qui vient en aide aux pays africains, de la lutte contre le sida ou pour un commerce plus équitable (ici avec Pascal Lamy, directeur de l’OMC). (Phtot: Getty)
Angélique Kidjo est une artiste engagée: que ce soit dans le cadre de sa fondation Batonga, qui vient en aide aux pays africains, de la lutte contre le sida ou pour un commerce plus équitable (ici avec Pascal Lamy, directeur de l’OMC). (Phtot: Getty)

Donc la situation avance au Bénin?

Elle avance, mais il reste encore beaucoup à faire. Je travaille avec l’UNICEF pour établir des certificats de naissance. Il y a un trafic d’enfants au Bénin à cause de ce manque. Et on ne peut pas aller au secondaire si on n’est pas déc­laré. Ou si on les déclare, il n’y a pas le nom du père. La législation doit être changée, pour que les gens ne soient pas pénalisés financièrement s’ils n’ont pas effectué cette démarche dans les temps. Ils n’ont pas les moyens. Je ne veux plus ça.

Vous vous étiez élevée contre Robert Mugabe, le dictateur du Zimbabwe, en 2006 (ndlr: elle avait été arrêtée suite à cette déclaration), vous le referiez?

Absolument. On a beau blâmer les Occidentaux pour nos problèmes, quand on a des leaders qui ne peuvent pas protéger leur population, qui la prennent en otage, ce n’est pas acceptable. C’est pour cela que l’éducation est importante. Ce que j’ai dit au public zimbabwéen, les gens le savaient, voulaient le dire, mais ne le pouvaient pas. On ne peut pas faire de changements en Afrique sans les Africains.

On voit qu’il y a chaque année de nouveaux dictateurs qui arrivent, est-ce par l’éducation qu’on arrivera à quelque chose?

C’est aux populations de demander plus de liberté, pas en faisant la guerre, en enlevant simplement des gens comme Kadhafi, tué sans qu’on ait préparé l’après. C’est aussi ce qui se passe maintenant au Mali. Les populations vont encore payer pour cela. Quand elles sauront ce qu’elles se veulent, il n’y aura plus de dictateurs. Car ils auront la pression de l’intérieur.

Pourriez-vous vous lancer en politique?

Non, cela ne m’intéresse pas du tout. Je préfère être la voix du peuple que d’être dans un Sénat, avec des hommes qui vont essayer de me manipuler. Ma façon de parler est trop dangereuse pour faire de la politique, je dis tout ce qui me passe dans la tête, je me ferais tuer, je ne suis pas politiquement correcte (Rires).

Si Barack Obama vient vous chercher pour soutenir sa campagne, vous le feriez?

Je l’ai déjà fait. Si on me demande, je le referais. Parce que ce pays a besoin que les choses changent. Si un dirigeant veut faire bouger les choses pour qu’il y ait davantage de justice, de partage, d’éducation, de santé, qu’on travaille pour que chaque individu ne soit pas perçu comme de l’argent, mais qu’il apporte une richesse au pays, je suis d’accord.

Et Aung San Suu Kyi?

J’ai chanté pour elle récemment, à Dublin. Pour moi, elle est l’exemple parfait de ce que l’on peut changer sans prendre des armes et être prêt à tout sacrifier pour cela. Si tout le monde était conscient de cela, et qu’on avait vraiment envie de faire en sorte que les choses changent, on pourrait. Il faut que chacun d’entre nous se dise: «Maintenant, ça suffit! On veut que ça change!» Aung San Suu Kyi a pu le faire parce que les gens pour lesquels elle se battait ont compris son combat, certains ont été emprisonnés avec elle. Elle n’a pas dévié une seule seconde de ses convictions.

Pour moi, mes prix appartiennent à tous ceux qui n’ont pas de voix en Afrique.

Parmi les nombreuses récompenses que vous avez reçues (musicales, humanitaires, littéraires), laquelle a le plus d’importance à vos yeux?

Elles sont toutes importantes, car elles ont été données par différentes organisations à divers moments. Quand on vient d’un pays pauvre, et qu’on a envie de faire de la musique, on rêve, mais on ne sait pas où on va aller. Ça a été un combat de tous les instants pour moi. Les prix qui viennent récompenser mes efforts pour que l’Afrique soit perçue différemment que ce qu’en disent les médias occidentaux, pour moi, appartiennent à tous ceux qui n’ont pas de voix en Afrique. A chaque fois que j’y vais, la population me dit: «Merci de nous représenter, on est fiers de toi, tu parles pour nous, tu protèges les femmes.» Pour moi, c’est le plus grand prix.

Vous connaissez bien la Suisse?

Je suis tout le temps en Suisse, je l’adore! Le public est connaisseur de musique, ça fait une différence, j’ai les chocottes quand je chante ici. J’ai été souvent à Montreux, j’adore M. Nobs, qui a fait énormément pour que les musiques se rencontrent. Tout le travail que j’entreprends va dans ce sens, les subdivisions de styles n’ont pas de raison d’être. On fait tous de la musique.

Et Verbier, où vous allez chanter le 1er août?

J’ai hâte, ce sera ma première visite à Verbier. Je sais que je vais aimer. Quand je viens en Suisse, je suis traitée comme une princesse et ça me plaît beaucoup.

Vous skiez?

Oh non non non! Je n’aime pas le froid. Quand l’hiver arrive, je suis malheureuse comme une pierre. Par contre, je pourrais rester à l’intérieur, m’occuper de la cuisine, attiser le feu dans la cheminée, bien manger et me coucher.

Auteur: Mélanie Haab