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3 janvier 2012

«Une punition n'a jamais aidé un enfant à grandir»

L’éducation autrement, en remplaçant l’autorité par l’attachement! C’est ce que propose Isabelle Filliozat, psychologue-psychothérapeute française. Qui sort un livre pour aider les parents à comprendre ce qui se passe dans la tête des enfants. Renversant.

Isabelle Filliozat, psychologue-psychothérapeute française.
Isabelle Filliozat, psychologue-psychothérapeute française.

Il sort chaque année des dizaines de livres sur l’éducation des enfants, pourquoi un de plus?

La plupart des ouvrages sont des manuels qui donnent des conseils d’éducation. Là, vous n’en trouverez pas. C’est un livre destiné à mieux comprendre ce qui se déroule dans la tête de l’enfant, et je l’ai voulu le plus objectif possible. Nous avons acquis aujourd’hui, grâce aux neurosciences et à l’imagerie médicale, des connaissances sur ce qui se passe dans le cerveau humain. Cela éclaire d’un jour nouveau notre rapport à l’enfant. On ne peut plus faire comme si on ne savait pas.

Vous dites en préambule qu’un enfant, c’est plus complexe qu’une plante verte, mais pas plus compliqué…

Oui, parce qu’en fait c’est un être vivant, qui réagit à son environnement! S’il fait quelque chose qui ne va pas, c’est en réaction à un contexte et non pas une impulsion qui viendrait seulement de l’intérieur de lui-même.

A vous lire, on a le sentiment que ce ne sont pas tant les enfants qu’il faut éduquer, mais les parents…

C’est le but de ce livre! Pour que les parents puissent éduquer leurs enfants, il faut qu’eux-mêmes le soient. Or nous fonctionnons selon des croyances, nous sommes en rébellion par rapport à l’éducation que nous avons reçue, mais sans savoir pourquoi. Aujourd’hui, nous savons par exemple que donner un ordre à un enfant ne s’adresse pas à la même partie de son cerveau que quand on lui permet de réfléchir. Si on lui propose des choix, en revanche, cela mobilise son cerveau frontal, celui qui trie, contrôle, décide, et il ne réagit plus de manière automatique. Autrefois, les psychologues disaient que plus vous donniez des injonctions, moins l’enfant serait responsable. C’était une constatation empirique. Aujourd’hui, on sait que c’est vrai, cela se vérifie physiologiquement.

Il ne faudrait donc jamais dire «finis ta soupe!» ou «mets tes bottes!»...

On peut le dire, mais il faut savoir que, suivant l’âge de l’enfant, il va se bloquer. Si je dis «mets tes bottes» à un enfant de 6 ans, ça ne posera pas de problème. Mais si je m’adresse à un enfant de 2 ans, il va forcément se rebeller et ne pourra plus mettre ses bottes, même s’il en avait envie. Parce que s’il les met suite à cette injonction, c’est comme s’il n’existait pas lui-même, n’ayant pas pu brancher son cerveau frontal. Alors qu’en lui donnant une alternative, comme «tu préfères enfiler d’abord les bottes ou le manteau?» ou en lui montrant le temps qu’il fait dehors, l’enfant arrivera tout seul à la déduction.

Par rapport à des règles de sécurité, on est parfois obligé de donner des injonctions comme «ne t’élance pas sur la route!»…

Non, c’est très dangereux. Les injonctions négatives ne sont pas perçues par le cerveau de l’enfant. Nous avons tous constaté que quand on dit à un petit de ne pas faire quelque chose, il nous regarde avec un sourire et le fait quand même. Pourquoi? Pas par défi, mais parce que son cerveau est incapable de comprendre la négation et traite l’information comme un ordre. Et donc il le fait. Au lieu de formuler les consignes en négatif, mieux vaut les formuler en positif, comme «tu restes sur le trottoir».

Et les caprices du petit enfant. D’après vous, ils n’en sont pas, expliquez-nous…

Lorsque l’enfant veut continuer à regarder la télévision et qu’il hurle quand on éteint le poste, ce n’est pas un caprice, mais une réaction de son cerveau. Pourquoi? Parce que, devant l’écran, son cerveau produit des ondes alpha, calmantes, et des molécules du plaisir, la dopamine. Lorsque l’écran s’éteint, la chute brutale de ces peptides opioïdes provoque une véritable décharge de douleur dans son cerveau. Voilà pourquoi il est inutile alors de culpabiliser l’enfant. Mieux vaut le prendre dans ses bras, ce qui va le recharger en ocytocines, hormones de la confiance et de l’amour.

Quelles sont les erreurs éducatives les plus courantes des parents?

Beaucoup de parents croient qu’ils doivent avoir le pouvoir sur leur progéniture. Mais les rapports de domination ne sont épanouissants ni pour les parents ni pour les enfants. Dans certaines familles, on crie, on punit tous les jours, c’est un enfer! Tout le temps qu’on passe à se battre, on ne le passe pas à avoir du plaisir et à s’aimer. Je fais partie de ceux qui soutiennent la parentalité positive, qui privilégie l’attachement, le bonheur de vivre ensemble.

Je vise une société où les gens sont responsables.

Mais ne pas mettre de limites, n’est-ce pas prendre le risque de créer des enfants-rois?

J’ai été élevée comme ça et je ne me sens pas enfant-reine! J’ai un profond respect des lois et de l’éthique, mes deux enfants aussi.

Pensez-vous vraiment que l’on peut se faire obéir sans punir et sans crier?

Ah, mais je ne cherche pas à ce que les enfants obéissent. On peut vivre avec des enfants, qui soient à la fois heureux et respectueux des règles! Souvent la punition n’a pas de lien direct avec le problème, et n’est qu’une manière pour le parent de récupérer de l’autorité quand il se sent impuissant. On sait que les punitions sont inefficaces, puisqu’il faut toujours en refaire.

Plus besoin d’inculquer la peur du gendarme…

Tout dépend de la société que l’on veut. Moi, je vise une société où les gens sont responsables. Je me souviens d’une amnistie à Paris, lors d’une élection présidentielle. Tous les procès-verbaux étaient supprimés une semaine avant et une semaine après. Du coup, les gens ont commencé à se parquer n’importe où et évidemment il y a eu deux morts, parce qu’une ambulance n’a pas pu arriver à temps. Je me suis dit: les Français ne fonctionnent que par la peur du gendarme. Voilà pourquoi je pense qu’il est plus important d’enseigner aux enfants l’autodiscipline.

Faut-il légalement interdire la fessée, comme en Suède?

En France, 85% des parents frappent leurs enfants. Alors, oui.

Mais cette loi n’est-elle pas excessive?

Quand on a édicté une loi qui interdisait aux hommes de frapper une femme, on disait déjà que cette loi allait trop loin. Aujourd’hui, des mots comme ça nous paraissent aberrants! La loi actuelle interdit de frapper qui que ce soit et n’autorise donc pas le châtiment corporel, mais il y a une tolérance. On oublie que l’enfant est un humain, qu’il n’est pas mauvais dans son essence, qu’il n’a pas besoin d’être corrigé.

Comment expliquez-vous le fait que, malgré une éducation de plus en plus compréhensive, la violence chez les jeunes ne cesse d’augmenter?

Le monde a changé. Les parents travaillent beaucoup, le stress est majeur, il y a du bruit partout, on est saturé de stimulations auditives et visuelles. Et on mange plus de sucre que jamais! Or, c’est une réalité, le sucre, de même que les additifs alimentaires, augmentent les comportements violents, comme l’a montré une étude parue dans la revue médicale The Lancet. On fait croire aux parents que c’est parce qu’ils sont moins autoritaires que la violence des jeunes augmente. Mais ça n’a rien à voir! Nous vivons dans un monde d’une violence terrifiante, où les banques ont le pouvoir sur les humains.

Finalement, est-ce plus difficile d’élever un enfant aujourd’hui qu’hier?

Oui. Mais ce ne sont pas les enfants qui ont changé, mais leur environnement. Autrefois, les enfants mouraient davantage, certes, mais aujourd’hui, ils sont confrontés à de nouveaux dangers. Le contexte étant plus dif­ficile, les enfants ont parfois plus de mal et manifestent davantage de colères. Cela dit, face à cette société hyperstimulante, je trouve qu’ils s’adaptent incroyablement bien.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Stéphanie Tétu