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14 avril 2014

«Je suis la fille d’un prêtre et d’une religieuse»

Fruit d’un amour interdit, Anne-Marie Mariani a décidé de briser le silence, d’écrire son histoire afin de lever ce tabou imposé par l’Eglise qui oblige encore aujourd’hui tant d’enfants à vivre dans la honte.

Anne-Marie Mariani
Il aura fallu attendre plus de quarante ans pour que les plaies d’Anne-Marie Mariani se referment complètement.

Anne-Marie Mariani a 63 ans. Elle vit avec son mari en Isère, à deux heures de route de Genève. Cette ancienne animatrice en gériatrie a eu deux enfants et six petits-enfants, soit une existence bien remplie mais somme toute assez banale. Rien ne la distinguait donc de ses voisines jusqu’à il y a peu, jusqu’à la sortie de son livre Le droit d’aimer paru aux Editions Kero. Sans fard, elle y conte son histoire, celle d’une fillette née de l’union d’un prêtre et d’une religieuse.

Son récit démarre en 1967. Les radios diffusent All you need is love des Beatles. Anne-Marie a 16 ans, l’âge de l’insouciance et de tous les possibles. Elle ne sait pas encore qu’une révélation va bouleverser l’équilibre déjà précaire de sa famille. Comme un coup de tonnerre dans un ciel pas vraiment tout bleu! C’est de la bouche fielleuse de son oncle Dominique, le frère de sa mère, qu’elle apprend la vérité sur ses parents, le Père Prosper et la Sœur Marie-Paule.

Ça m’a fait un choc! J’ai eu le sentiment d’être la seule au monde à vivre pareille situation.»

Sa voix au téléphone ne trahit plus l’émotion ressentie alors. De l’eau a coulé sous les ponts depuis ce fameux jour d’octobre. «Je suis guérie de ce passé», précise-t-elle simplement. Il aura quand même fallu plus de quarante ans pour que ses plaies se referment complètement.

Un lourd secret de famille

Parce que l’adolescente qu’elle était dans les années 60 avait préféré enterrer ce secret de famille. Comme l’avaient fait son père et sa mère avant elle. «Par pudeur, par peur du regard des autres, par crainte de remuer un pan douloureux de notre vie. Vous savez, l’enfant est héritier de la souffrance de ses parents. J’ai donc fermé le couvercle et je n’ai plus voulu qu’on en parle, voilà.»

Anne-Marie Mariani

Cette femme n’aura la force d’affronter cet autrefois si cruel que des années plus tard, et seulement après l’avoir confessé à un prédicateur croisé en chemin. «Il m’a dit que j’étais aimée, même en tant qu’enfant d’un prêtre et d’une religieuse.» Qui avaient quitté les ordres, la soutane et le voile pour s’occuper d’elle, le fruit de leur folle passion, de leur idylle interdite.

Délivrée de la honte, de la culpabilité, Anne-Marie Mariani ose enfin remonter le fil de son histoire. «Cette quête m’a permis de découvrir des choses admirables sur eux: le courage de maman qui est allée frapper aux portes des autorités religieuses pour qu’elles acceptent de libérer mon papa. Sur l’abnégation de ce dernier qui, au moment où il se réalisait en tant que prêtre, a abandonné son ministère pour venir m’élever.»

«C’est une belle histoire d’amour, mais un énorme gâchis aussi!» analyse-t-elle avec le recul. Une histoire qu’elle finira par coucher sur le papier pour rendre justice à ses parents et réhabiliter leur mémoire, pour libérer définitivement sa famille de ce terrible secret, et pour ouvrir les yeux de l’Eglise catholique sur le sort des enfants comme elle.

Anne-Marie Mariani en veut-elle justement à Dieu et à ses représentants sur Terre? «Non, je suis profondément chrétienne, je fais partie de l’Eglise, je la fréquente et je crois aux sacrements. Mais je sais aussi faire la différence entre ma foi en Dieu et ce que les hommes en ont fait, c’est-à-dire les religions.» Elle s’insurge ainsi contre la hiérarchie ecclésiastique qui maintient le célibat des prêtres contre vents et marées.

Cette règle disciplinaire, qui date du XIe siècle, a déjà provoqué assez de drames et de dégâts comme ça!»

Un ange passe avant qu’elle ne poursuive: «Mon objectif, c’est de briser ce tabou pour que les enfants de religieux puissent redresser la tête, retrouver leur dignité… Ils ne sont responsables de rien!»

© Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Magali Girardin