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22 avril 2014

Je suis normal mais je me soigne

Entre envie de se singulariser et besoin d’être accepté, notre cœur balance... Mais pourquoi oscille-t-il le plus souvent du côté du conformisme? Le psychologue Yves-Alexandre Thalmann décortique le phénomène.

Un groupe de personnes
Qu’est-ce que signifie être normal? La notion de «normalité» est très peu utilisée en psychologie...

Amusantes ou déconcertantes manies, singulières, voire inquiétantes pensées, préférences intimes insolites ou embarrassantes: sur le site internet suisjenormal.fr , les confidences se suivent, mais ne se ressemblent pas forcément. Un point commun toutefois, elles s’achèvent toutes – justement – sur la question: suis-je normal(e)? Aux internautes de voter et de déterminer ainsi quelles sont les anecdotes les plus farfelues, voire synonymes d’un comportement inadapté.

Si certaines de ces confessions prennent davantage des accents de fanfaronnades ou de provocations, quel­ques-unes laissent suggérer que leurs auteurs cherchent réellement à s’assurer que leur cas n’a rien d’exceptionnel. Le psychologue fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann:

Nous ressentons tous le besoin d’être comme les autres, ou plutôt de ne pas en être trop différents. Dans une société comme la nôtre, régie par des codes implicites indiquant ce que l’on peut ou ne peut pas faire, trop se singulariser signifierait s’exclure, se mettre au ban.»

Mais finalement, qu’est-ce que cela signifie, être normal? «Etant donné que plus de 50% des humains souffrent, à une certaine échelle, de névroses, je dirais pour la boutade qu’être normal, c’est justement être anormal», s’amuse le spécialiste. Si la notion de normalité est de ce fait peu utilisée en psychologie, il existe toutefois un certain nombre de critères pour la définir.

«On parle pour commencer de déviance statistique: quelqu’un qui s’écarterait trop de la moyenne pourrait ainsi être qualifié d’anormal.» Et d’évoquer également les normes culturelles qui existent dans notre société, en insistant sur le fait que celles-ci diffèrent d’une région à l’autre du globe. «Si se balader en pagne dans la rue paraîtrait singulier chez nous, il n’en est pas de même dans d’autres pays.»

Un troisième critère serait la dangerosité du comportement en question – peut-il nuire à autrui ou à soi-même? – quoique, là encore, relève Yves-Alexandre Thalmann, la question demeure assez subjective: «Fumer est dangereux pour la santé, mais n’est pas considéré comme une habitude anormale...» Enfin, la souffrance personnelle pouvant être occasionnée par une différence trop marquée entre également dans l’équation. «Si une personne choisit par exemple de s’exiler dans un chalet d’alpage, en marge de la société, et s’estime heureuse ainsi, sa décision ne peut pas être qualifiée d’anormale.»

S’affirmer tout en prenant soin de rester dans la norme

Reste qu’à notre besoin fondamental de reconnaissance et d’acceptation par la société vient se greffer celui, tout aussi capital, d’affirmation de soi. «Nous naviguons toute notre vie entre ces deux polarités, oscillant vers l’un ou l’autre extrême quand il s’agit de prendre une décision.» Le psychologue fribourgeois estime toutefois qu’il est «plus difficile d’assumer ses différences que de se fondre dans la masse.

D’ailleurs, c’est une illusion que de se considérer comme le capitaine de son navire. La pression de la normalisation est beaucoup plus forte que l’on croit.» Un mécanisme qu’il ne considère pas forcément comme nuisible, puisqu’il a au cours des siècles sauvé bien des vies: «En cas de danger notamment, si on ne sait pas comment réagir, on peut prendre exemple sur les autres.» Sans cette tendance à imiter son voisin, voilà belle lurette que l’espèce humaine aurait disparu...

© Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Getty Images