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7 novembre 2011

«Je suis un écrivaillon qui fait sourire»

Nicolas Bedos sort un recueil de ses fameuses chroniques humoristiques, présentées sur France 2, et de nouvelles. Entre deux interviews et le tournage d’un film, le fils de Guy nous reçoit chez lui à Paris. Enrhumé, mais prêt à tout!

Nicolas Bedos
«Je vais toujours vers ce qui ne passe pas. Ça m’excite. Si j’ai envie de dire des horreurs sur une femme ou sur les Noirs, je le fais.»

Comment va votre père…

(Rires) Vous commencez mal.

…depuis que vous l’avez «tué» sur un plateau de télévision dans l’une de vos chroniques?

Déjà, attendez, je suis une vraie pute, il faut que je regarde si ça va. Je vais faire un truc de gonzesse: je vais me recoiffer. Ce que les hommes ne font jamais! Les hommes ne font que des choses très intelligentes. (Il part se recoiffer.)

Donc, comment va votre père depuis que vous l’avez «tué» en mars sur France 2 dans feu l’émission de Franz-Olivier Giesbert?

Je ne l’ai pas tué, surtout pas. Il y a quelque chose de vertigineux, de très téméraire à y aller, mais je n’ai pas ce genre de sentiment, moi. Surtout pas à son égard. Je peux me lancer des défis, je suis quelqu’un d’ambitieux. Mais, j’ai plus un regard inquiet, protecteur, amoureux, sur mon père, qu’un regard concurrent, vengeur…

Cela vous dérange qu’on vous parle de Guy Bedos, alors que vous l’évoquez dans la plupart de vos chroniques. Un paradoxe.

Quand je regarde ma bibliothèque, de Philippe Roth en passant par Djian jusqu’à Hemingway, ils parlent tous de leur père. J’en parle un peu plus sans doute puisque… En fait, j’en ai parlé beaucoup dans les premières chroniques, parce que je sais qu’on pense à lui quand on me voit, quand je m’exprime, jusque dans ma voix même. Et donc, je trouve que la moindre des politesses, c’est de me foutre de ma gueule. Parfois, il arrive que mon personnage soit un peu une extrapolation de ma gueule, se construise sur des rumeurs. J’étais persuadé de passer pour un coureur invétéré, j’ai fait de mon personnage un coureur beaucoup plus invétéré que je ne le suis, et que je ne l’ai jamais été. Un alcoolique aussi, un drogué, ce que je ne suis plus… ou moins. J’ai dépeint un personnage extrêmement vaniteux, vantard, parce que ces choses, je crois, me collaient à la peau.

Vous refusez toujours l’étiquette d’humoriste.

La première fois que j’ai entendu ce mot, je ne l’ai pas aimé parce que j’avais l’impression de marcher sur les plates-bandes de mon père, ce que je trouvais absolument indécent. Enfin, disons, gonflé… et ridicule peut-être. Et puis, je ne cherche pas toujours le rire. Il m’arrive de gâcher un effet comique à cause d’un désir littéraire dans une phrase. Souvent. Parfois, je commence par la chute et je termine par un adverbe, un adjectif, qui coupe un peu l’herbe sous le pied du ricanement espéré. Je ne me compare pas du tout à Stéphane Guillon, tout ça. Je me sens plus l’enfant de Patrick Besson, de Frédéric Beigbeder, des écrivains.

Malgré vos piques envers Stéphane Guillon, vous êtes amis non?

Nicolas Beda
Nicolas Beda

Vous estimez être avant tout un dramaturge. Pourquoi alors avoir présenté des chroniques à la télé?

Je n’ai pas beaucoup réfléchi, je me suis laissé guider par le désir de faire le malin, de jouer. Peut-être étais-je frustré… Il y a quelque chose d’un peu schizophrène chez moi. J’ai écrit des pièces très sombres… que je revendique, parce que je ne suis pas quelqu’un de très joyeux. Et puis, une rengaine revenait chez mes proches: pourquoi t’y vas pas? T’aimes jouer. Même Mélanie Laurent, quand je l’ai mise en scène pour ma pièce Promenade de santé, me disait, t’as envie d’y être toi là. Je le portais en moi et je suis content d’avoir réussi à le sortir.

Rien à voir avec les «crapauds-chroniqueurs» que vous méprisez?

J’étais un auteur qui venait dire ses trucs à la télé, et non pas un mec de la télé qui écrit des pièces à côté. Après, je me suis pris au jeu de la comédie. On verra si j’en ferai quelque chose, ou pas. Moi qui étais si timide, si angoissé, j’ai soudain l’impression que des ailes m’ont poussé devant le prompteur de chez Giesbert. C’est très étrange. Vous m’auriez dit il y a deux ans que j’irais parler treize minutes devant tout le monde, je vous aurais ri au nez. J’avais des gros problèmes d’inhibition. Il fallait que je boive quatre verres de vin pour commencer à être amusant à table, et encore… Je fuis le regard des gens, je ne suis pas du tout un garçon libéré. C’était un suicide d’aller à la télé. Et puis tout d’un coup, PAF! les gens te disent: c’est bien, on a aimé. L’écriture, ça reste très solitaire. On se fait chier, un peu. A la télé, je peux dire bite, chatte, salope, enculé, plus facilement, car ce qui compte, c’est la musicalité des mots.

Eric Zemmour a dit: «Votre main tremble au moment de tuer», Eric Naulleau que vous êtes un «lâche». A quoi vous avez répondu, «je ne me vante pas d’être méchant». Parce que vous connaissez personnellement la plupart de ceux que vous attaquez?

Nicolas Beda
Nicolas Beda

Certains de vos propos ont fâché, quand même…

Je vais toujours vers ce qui ne passe pas. Ça m’excite. Si je reprends la fameuse phrase de Desproges: peut-on rire de tout? Oui. Avec n’importe qui? Oui! Moi, je dis oui. Parce que je ne suis pas raciste, ni antisémite, ni misogyne. Si j’ai envie de dire des horreurs sur une femme ou sur les Noirs, je le fais. Et j’emmerde tout le monde. Personne ne pourra trouver de racisme en moi. Et la misogynie pareil. Donc on peut se parler. J’en ai ras le cul qu’on soit flippé. Je ne trouve pas ça normal, pas aujourd’hui. Pas quand on a donné la preuve qu’on est quelqu’un de sain, pas quand c’est drôle. Ce livre est un pavé de plus dans la marre d’une recherche d’impertinence. Je trouve que c’est important, que les gens ont besoin qu’on puisse dire des choses folles, qu’on s’amuse. On ne vit pas tant de siècles après le marquis de Sade, c’est fini, il faut y aller. On va encore attendre combien d’années pour être enfin libres? Au moins sur le plan artistique et littéraire. Ce n’est pas très grave. Ce sont des mots.

Vous avez toujours peur du silence?

(Silence). J’essaie de me soigner de ça, comme des excès, de la parano. Comme j’ai vécu des choses assez douloureuses – même si ça peut prêter à sourire, c’est la vérité – des états psychiques compliqués, je fais partie des gens qui ont très envie d’être heureux. J’ai très envie d’avoir une baraque, des chiens, d’être amoureux, fidèle, d’avoir des enfants, un jour. L’amour serait le bienvenu, surtout l’amour partagé, serein. Ça, c’est plus rare… Je suis chiant. J’ai un problème, je ne suis pas très, très solide…

Vous avez écrit que dans votre tête, vous étiez «à la retraite vers 17 ans».

Nicolas Beda
Nicolas Beda

En ce moment, vous découvrez le métier d’acteur, préparez la réalisation d’un film, terminez un roman, écrivez une chronique pour l’hebdomadaire «Marianne». En somme, vous ne refusez rien.

Quand on a eu peur de ne plus pouvoir s’exprimer, on est atteint d’une forme de gloutonnerie. Au théâtre, j’ai été éreinté. Ma pièce Eva m’a foutu dans la merde pendant trois ans. En 2007, j’ai pris de gros risques en allant faire jouer dans un théâtre privé une pièce aussi dépressive avec un acteur qui faisait peur (Niels Arestrup, ndlr). Après, plus aucun directeur ne voulait… Et les papiers des critiques étaient très violents. On disait: le fils Bedos. Ça m’a énervé qu’on ne me prenne même pas en considération en tant que mauvais auteur, peut-être. Mais ma première pièce, dans laquelle jouait mon père, a été très bien reçue par le public. Ça m’aurait fait de la peine de vivre un échec avec mon père, de l’avoir embarqué là-dedans. Ça aurait été terrifiant. Mais la critique a pris ça comme ça… Peut-être que je le ferais moi-même si je voyais débarquer un gamin qui, en plus, a l’outrecuidance de faire jouer son père dans sa première pièce. Ce qui n’est pas la chose la plus maligne qu’on puisse faire.

Pourquoi l’avoir fait?

Mon père sentait que j’étais dans une période très trouble de ma vie. Tout jeune que j’étais, pourtant. Il a aimé le texte et m’a dit, pourquoi tu t’emmerdes à vouloir m’éviter? A ce moment-là de ma vie, à 22 ans, foutu pour foutu, j’ai préféré faire quelque chose de dangereux plutôt que de ne pas le faire.

Vous ne succomberez pourtant jamais aux sirènes du one man show, dites-vous.

Non! Je me l’interdis parce que j’ai envie que ça soit lui, que dans ma tête d’enfant cela reste son histoire. Quand bien même on me le propose. Si je vais sur une scène, ce sera peut-être avec quelqu’un d’autre, avec mon piano, mais ce ne sera pas des sketchs.

Photographe: Prisca Martaguet