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14 novembre 2011

«Je suis un sale gamin et je suis très belge»

Le temps d’un album, Philippe Geluck délaisse l’humour absurde et bonhomme du Chat. Pour mieux enfoncer le clou de l’humour vache. Entretien avec un dessinateur sans tabou.

Philippe Geluc devant son ordinateur avec Le Chat sur l'écran
Philippe Geluck occupé avec son Chat.

Vous refaites une infidélité au Chat en sortant un deuxième livre sans lui, «Geluck enfonce le clou». Pourquoi?

Comme on dit dans l’agriculture: changement d’herbage réjouit le veau! (rires) Disons que ça permet à l’herbe de repousser dans ma peinture. C’est une habitude que j’ai prise il y a longtemps, quand j’ai publié les livres du Docteur G ou les Encyclopédies universelles. Je le faisais déjà en alternance avec le Chat. C’est un rythme qui correspond à l’envie de me diversifier, de ne pas rester continuellement face au Chat sur mes feuilles de dessin. Je sais que ça pourrait devenir un enfermement et je ne voudrais pas que ça le soit.

Quand «Geluck enfonce le clou», l’humour devient virulent, cruel, iconoclaste, provocateur. Une façon de se venger du politiquement correct ambiant?

Oui. Avec le Chat, je suis parvenu à faire lire entre les lignes. Mais le Chat étant bonhomme, sympathique, familial, il risque de passer parfois pour un gros nounours. J’avais envie de montrer, et de me prouver, que je peux rester féroce et cinglant, en dehors du Chat qui est plus consensuel.

Vous abordez tous les thèmes qui fâchent: l’Islam, la castration chimique, le déni de grossesse, le pape, le racisme… Vous n’avez aucun tabou?

Je n’en ai aucun, tant qu’on reste dans la fiction. Les tabous, il faut les avoir dans la vraie vie. Dans l’invention, la littérature ou le dessin satirique, on peut forcer le trait. Présenter ces thèmes sous le biais de l’humour, qui est une des multiples facettes de la philosophie, est aussi une façon de réfléchir. De commenter l’actualité avec une loupe déformante.

Vous ne vous autocensurez jamais?

Dans ce livre, non. Ça m’arrive parfois avec le Chat. Mais ce livre est la suite du premier, Geluck se lâche, né de ma participation à Siné Hebdo, journal satirique aux dessins rageurs. Ça m’a redonné le goût du genre que j’avais découvert dans Hara-Kiri quand j’étais môme et que j’avais perdu dans mon expression. C’est un peu un retour à mes années de jeunesse et à mes premières indignations.

Peut-on vraiment rire de tout, mais pas avec n’importe qui, comme disait Desproges?

Oui, on ne peut pas raconter des histoires juives avec des nazis. Mais avec des nazis, on ne peut rire de rien, mieux vaut ne pas les fréquenter… Est-ce qu’avec des musulmans, on peut rire de l’islam? Je pense que oui. Je ne souhaite pas heurter des gens dans leur foi, dans leur intimité et surtout pas blesser des gens en faiblesse. Le pape, le président Sarkozy font partie des people dont on peut plaisanter. Ce sont des personnages publics, qui ont tout fait pour en arriver là. Mais quand je mets en scène un couple gay, de confessions juive et musulmane, ou des enfants myopathes, je ne me moque pas d’eux, je ne ris ni de la religion ni du handicap. Je crée un dessin qui peut provoquer un malaise, mais qui pose des questions. Je ne donne pas de leçon, je chatouille là où ça dérange.

Pourriez-vous faire des caricatures de Mahomet?

Je pourrais si l’idée est drôle. J’en ai parlé au vice-président du grand Conseil du culte musulman de France, il m’a dit que j’avais le droit de le faire. Ça ne l’enchanterait peut-être pas, les musulmans ayant une image du prophète comme d’un homme beau et parfait. Mais l’interdit est valable pour les musulmans, pas pour les Occidentaux.

Avec le rire, vous avez tué Dieu, les chefs-d’oeuvre de l’art et d’autres mythologies, comme Tintin. Vous n’aimez pas les idoles?

Mais si… Dieu et moi, on est très potes. C’est une vieille histoire entre nous, un vrai jeu. Je m’amuse à déboulonner des idoles, à révéler l’existence de héros peu connus, je m’amuse de tout. En ce sens, je suis un sale gamin et en ce sens, je suis très belge. Mes amis et moi avons envie de rire, de prendre de la distance par l’humour. Sans doute, parce que notre réalité est un peu sordide et incompréhensible. Le rire, comme le rêve, permet de voir les choses avec du recul.

Vous dites que la réalité est sordide. Vous avez justement écrit un texte «Vive avant!» Etes-vous nostalgique d’une époque où les choses étaient plus simples et où régnait une liberté de ton?

Nostalgique n’est pas le mot qui convient. Je sais que cette époque est révolue. Mais il y a peut-être du regret. Quand j’étais petit, on utilisait le sac à pain, on reprisait les chaussettes au lieu de les jeter... On vit aujourd’hui dans une course à la croissance, il faut que les gens aient plus de moyens pour qu’ils achètent davantage. Mais davantage de quoi? Si on a assez pour se nourrir, se distraire, se cultiver, est-il nécessaire d’avoir trois téléphones portables, quatre ordinateurs et quarante-cinq t-shirts alors qu’on n’en met qu’un à la fois? On a créé des besoins pour faire du profit. Nous avons accepté un système qui se dérègle, l’ultralibéralisme, mais la surproduction et la surconsommation nous mènent dans le mur.

Ne croyez-vous pas au progrès de l’homme?

Non. L’homme est une sale bête qui ne tire pas les leçons du passé. Quand on voit la montée des nationalismes en Europe, on se dit qu’on commence déjà à oublier les cinquante millions de morts. Si vous réfléchissez à la façon dont tourne le monde depuis trente ans, ce n’est pas réjouissant. La fracture sociale augmente, le nombre de sans-abri aussi, le chômage ne cesse de croître. Une poignée de salopards, ceux qui tirent les ficelles de la finance par exemple, entraînent tout le monde dans le marasme. Mais qu’est-ce que l’être humain peut avoir dans la tête pour vouloir s’en mettre autant dans les poches? Mes parents ne me parlaient que d’une chose: solidarité, égalité, fraternité. Et c’est tout le contraire qui se passe.

L’humour rend meilleur, quand même?

J’espère… En général, il doit rendre meilleur. Faire rire, c’est être dans l’humain, comme nous le disait Rabelais. Le rire est un sentiment voluptueux, primaire et tellement bon. Des gens qui rient ensemble n’ont pas envie de se fracasser la tête. Le rire rapproche les hommes.

Parlons du Chat, qui vous accompagne depuis vingt-huit ans. Racontez-nous comment est né ce personnage.

Il est apparu sur le carton de remerciement que j’avais dessiné après notre mariage: un couple de chats, en pleins ébats. Ça a bien fait marrer tout le monde. Quand notre premier enfant est né, j’ai redessiné un petit chat, à côté du couple. Au même moment, le journal Le soir à Bruxelles, qui connaissait mon travail graphique, m’a demandé une collaboration. Alors, j’ai dessiné un chat en noir et blanc, avec un trait simplifié, et je lui ai mis un manteau. Je le vois plus comme un être humain que comme un animal, en fait. Quoiqu’il sache faire l’animal quand ça l’arrange… C’est ce vieux Jean de la Fontaine qui m’a conseillé de faire ça. Comme si les hommes avaient besoin de faire parler les animaux pour fustiger les travers humains. Une tradition qui remonte à Esope, lui-même s’étant inspiré de légendes africaines. Ça prouvera encore une fois à Marine Le Pen et ses amis que la civilisation et l’humanité viennent d’Afrique.

Succès immédiat en Belgique et en Suisse. Même tournure d’esprit dans ces deux pays?

On a beaucoup de points communs. On est des francophones perdus dans des pays flamand et germanophone. Nous devons nous battre pour exister, nous sommes en admiration devant nos grands cousins français. Mais on est là, au deuxième rang, jamais à la table d’honneur… Ils se moquent de nous, nous prennent pour des crétins, ça nous rend solidaires! Heureusement les blondes nous ont rejoints…

Ce Chat, rigolard et philosophe, à l’humour absurde, fils spirituel de Desproges et Woody Allen, c’est vous…

Cette comparaison me flatte, mais elle est très exagérée. Je n’ai découvert Desproges qu’à l’âge adulte. Et j’ai vu Bananas de Woody Allen à 18 ans. Ça m’a explosé! J’ai été bercé surtout par les Monthy Python, Chaval, la bande de Hara- Kiri avec Choron, Reiser, Cavanna. C’était eux que je lisais plutôt que Tintin et Spirou. Je sentais que mon monde était du côté de l’humour féroce.

Est-ce que ce n’est pas une forme de thérapie de dessiner depuis si longtemps le double de soi-même?

Clairement. Je peux déverser mes angoisses. Je traite des sujets graves et sérieux avec humour. Si je devais les aborder de plein fouet, je serais quelqu’un de très démoralisé et très crispé.

Après seize albums du Chat, allez-vous continuer? Son ton tranquille n’est-il pas dépassé par la cruauté de notre époque justement?

Mmm… Non, parce qu’il peut être un excellent contrepoint. Peut-être que la solution à l’angoisse est dans l’humour décalé, poétique, apaisant. Le courrier que je reçois me le montre: les gens considèrent le Chat comme un ami, parfois comme un conseiller, ils m’en parlent comme s’il existait. Cet humour plus familial fait partie de moi aussi. J’ai une guitare à deux cordes: la corde grinçante et la corde veloutée. Elles sont compatibles, même si l’époque est plus dure. L’humour ne doit pas être que vache et cruel. Ce n’est que dans la diversité que l’on peut durer et s’épanouir.

Votre père était, entre autres, dessinateur politique, très marqué à gauche. Est-ce qu’il vous arrive de quitter le flegme de l’humoriste et de vous engager pour une cause?

Oui, mais je n’aime pas trop. J’admire la façon dont mes parents ont été des militants politiques, mais ça fait perdre le sens de la réalité. Voir la société à travers le prisme du militantisme, ça risque de vous donner des oeillères. Vous regardez les choses selon une idée tellement ancrée, préconçue que ça déforme tout le reste. Quand je fais du dessin militant, ce qui m’arrive parfois, je sens que je risque Publicité de perdre mon second degré. Et j’ai peur de devenir ennuyeux.

Vous avez des semaines de fou, entre les dessins pour la presse et, depuis septembre, «La Minute du Chat» chaque jour…

J’ai quand même levé le pied. J’ai arrêté la radio avec Laurent Ruquier et la télévision avec Michel Drucker. Je devais me consacrer au projet du dessin animé, La Minute du Chat, qui passe tous les soirs sur France 2 avant le journal de David Pujadas. Et qui passera d’ailleurs bientôt sur une chaîne suisse sous une formule de six minutes avec des gags, des sketches… J’en suis co-réalisateur avec Jean Govaerts, parce que je ne voulais pas confier mon bébé à quelqu’un d’autre. Je reste donc producteur principal pour garder la maîtrise artistique du projet, du story- board au montage. Et n’avoir aucun regret.

Mais vous avez quand même trouvé le temps de remonter sur scène…

Oui, pour aider un théâtre qui allait mal. J’ai écrit Je vais le dire à ma mère, et je l’ai joué avec ma fille. On a fait seize représentations à Bruxelles, puis à Angoulême et à Morges. Mais ma femme, comme Balladur, m’a dit: «Je vous demande de vous arrêter.» Elle trouve que je travaille trop!

Vous ne savez pas dire non?

C’est un appétit immense, j’aime écrire, dessiner, être sur scène. D’un autre côté, c’est vrai, je n’arrive pas à dire non à des amis, quand il s’agit de filer un coup de main. Je me laisse avoir comme ça. L’amitié me met dans l’embarras.

Comment fait-on pour que la corde du rire ne s’use pas?

Je ne me force pas. J’aime rire et faire rire depuis toujours. Est-ce une sorte de libido artistique, humoristique? Tant qu’elle est là, il ne faut pas s’en priver. Peut-être que la source va se tarir un jour. Dans ce cas, j’aimerais être le premier à m’en apercevoir. Jusqu’à présent, on me dit que mes albums sont drôles. Ce sont soit des faux-culs, soit c’est bon signe. Alors, je continue!

A lire: «Geluck enfonce le clou», textes et dessins inadmissibles. Ed. Casterman, 2011.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Frédéric Latinis