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15 avril 2013

Jean Blanchard ou le sauvetage pour adage

Œuvrant au sein du GRIMM (Groupe romand d’intervention médicale en montagne), le médecin anesthésiste Jean Blanchard a développé toute une série de techniques de survie à portée de tous.

Jean Blanchard, médecin anesthésiste, a plus de trente années d’expérience dans le sauvetage.
Jean Blanchard, médecin anesthésiste, a plus de trente années d’expérience dans le sauvetage.

Lequel vous choisissez?» Devant Jean Blanchard, des sifflets de toutes sortes. En plastique, en métal, des plats, des ronds, des pour siffler sous l’eau, des avec une boule en bois. Il n’hésite pas: il prendra celui en métal.«Parce qu’il ne risque pas de se casser.»

Mauvaise pioche, comme lui explique ce jour-là un vieux guide de montagne américain présentant la particularité d’avoir vaincu à la fois le pôle Sud, le pôle Nord et l’Everest. Lui aussi avait choisi le sifflet en métal lors d’une expédition au Spitzberg. Sauf qu’après avoir voulu éloigner un ours blanc à coups de sifflet, il s’était arraché la moitié des lèvres restées collées au métal gelé.

Le bon choix aurait été de prendre un sifflet en plastique finalement tout aussi solide.

Après cet atelier suivi aux Etats-Unis en 1999, Jean Blanchard décide de s’intéresser de plus près aux différentes techniques de survie en montagne ou en pleine nature. Avec bientôt un principe directeur:

La survie, c’est ce que vous avez au fond de votre sac.

Le médecin se souvient ainsi d’un sauvetage dans le Dauphiné, à 3880 mètres: «Un homme et une femme qui avaient été pris dans une tempête. La femme s’en est tirée, mais le monsieur est mort, alors qu’il avait dans son sac à boire, à manger, des vêtements de rechange, une corde. Il était recroquevillé sous un rocher tout glacé. Je me suis dit que s’il avait déjà utilisé à bon escient tout ce qu’il avait dans son sac, il aurait survécu.»

Né à Chambéry, originaire de Briançon et ayant exercé à Grenoble, Jean Blanchard avoue être devenu médecin surtout pour faire du sauvetage en altitude. Si aujourd’hui il exerce principalement dans une clinique montreusienne spécialisée dans la chirurgie esthétique, il s’est gardé une tranche d’activité consacrée au secours en montagne, avec les hélicos d’ Air-Glaciers dans le cadre du GRIMM – Groupe romand d’intervention médicale en montagne.

A 56 ans, dont trente dans le sauvetage, il effectue aussi des démonstrations des techniques de survie lors des congrès de médecins secouristes. Et organise des stages de survie au sein d’une société valaisanne, AlpEmotion. Ce qui lui a valu au Vieux-Pays le surnom de MacGyver, en référence au héros de la série télévisée américaine. Les trucs et astuces proposés par Jean Blanchard semblent infinis. A commencer par le fameux sifflet, «une façon extrêmement pratique de donner l’alerte». Et ça fait détaler les ours blancs. Voici quelques autres trucs de Jean Blanchard.

Du coton à démaquiller imbibé de baume pour les lèvres: un excellent moyen pour faire du feu.
Du coton à démaquiller imbibé de baume pour les lèvres: un excellent moyen pour faire du feu.

Allumer le feu

Un feu «peut permettre de se réchauffer mais aussi de se faire repérer». Même si d’autres moyens existent pour signaler sa présence: «Avec un CD, vous pouvez ­viser un avion, lui renvoyer des rayons du soleil.» Si l’on a pensé à emporter des copeaux de magnésium, les étincelles ­produites par une pierre à briquet suffiront pour démarrer un feu. On pourra aussi ­utiliser du coton à démaquiller qu’on ­saturera avec… du baume pour les lèvres. «Que contiennent ces baumes? A 95% de la vaseline. Or la vaseline, c’est du pétrole solidifié!»

Gare au soleil

Autre danger estival: le soleil. «J’ai vu souvent des gens sur les glaciers attraper une ophtalmie des neiges. A savoir une conjonctive et une ­cornée œdématiées parce qu’elles ont pris trop de rayons ultraviolets.» Lunettes donc indispensables: Jean Blanchard recommande des modèles avec coques latérales, «des rayons tapent sur la neige et peuvent remonter».

La règle des trois couches

Bien s’habiller peut s’avérer décisif. En respectant la loi des trois couches. D’abord «un sous- ­vêtement qui évacuera la transpiration, donc tout sauf du ­coton». Puis «une polaire, de faible grammage en été pour avoir un peu d’air, ou plus épaisse si vous êtes au sommet du Cervin». Enfin, «pour la nuit, en altitude ou en cas de mauvaises conditions, une membrane semi-perméable, du genre Gore Tex». Tout cela ne dispensera pas de connaître quelques techniques pour se protéger du froid: «Dans une forêt, on creusera sous un arbre pour se confectionner une sorte de cabane. Il peut y avoir une différence de l’ordre de 5 degrés.» Dans la neige, on pensera à chercher une crevasse ou creuser un trou, «parce que ce qui vous expose le plus au froid, c’est le vent». Ensuite il faut mettre des habits secs, desserrer ses chaussures – «pour que le sang puisse circuler jusqu’aux extrémités».

Un préservatif permet de garder environ deux litres d’eau…
Un préservatif permet de garder environ deux litres d’eau…

A boire et à manger

Au chapitre de la nourriture, Jean Blanchard commence par un conseil inattendu: oublier volontairement au fond du sac quelques bonbons «qui vous serviront le jour où vous vous trouverez en hypoglycémie, ou lors d’un bivouac imprévu».

Lui utilise ceux qui sont parfois distribués dans les restaurants parce que présentés dans des emballages étanches. «Si vous mettez simplement des bonbons ou des morceaux de chocolat au fond du sac, ils seront pleins de poussière. Des biscuits, eux, seront écrasés.» Mieux vaut penser aussi au «rapport poids-puissance»: «inutile d’emmener de la salade. Plutôt des aliments durables, riches en glucides et en lipides, facilement assimilables, et que vous ne soyez pas obligé de cuire. La barre énergétique, c’est le top du top.» Mais avant de s’alimenter, il faut penser à s’hydrater.

L’hiver, on utilisera la neige. Pas stérile, pas hyper-propre, mais ça permet d’avoir une source d’eau quasiment intarissable.

L’été, Jean Blanchard ne manque jamais d’emporter... des préservatifs: «J’en remplis un dans un torrent, ça permet de garder environ deux litres d’eau. Peut-être pas très pratique, on ne peut pas l’ouvrir et le fermer, mais on peut le suspendre à un arbre et vous avez ainsi une réserve d’eau.»

Dans le désert, on pourra toujours creuser un trou, y placer une toile de plastique avec un caillou au milieu: «Avec la différence d’hygrométrie entre l’air du dessus et l’air du dessous, vous collectez en une nuit un litre d’eau.»

Quelques-uns des objets que Jean Blanchard conseille d’emporter avec soi.
Quelques-uns des objets que Jean Blanchard conseille d’emporter avec soi.

Au fond du sac

Au fond du sac de Jean Blanchard on trouvera encore des bouts de ficelle, un stylo lance-fusée qui permet de lancer une fusée rouge montant à une trentaine de mètres de haut et qui dégage un panache rouge en redescendant. Une couverture de survie aluminisée qui protège et peut servir de tente de fortune. Quoi encore? Un couteau, des sacs-poubelles pour se protéger de la pluie. «J’en prends toujours au moins un grand, on peut en faire une espèce de poncho de fortune. Un trou pour la tête, deux pour les bras et vous voilà étanche.» Une boussole, aussi, et puis un cyalume, autrement dit un bâton chimique lumineux qui peut produire une luminosité fluorescente jusqu’à 24 heures. Une pince enfin et un maillon rapide, autrement dit un petit mousqueton qui pèse 10 grammes, supporte 300 ­kilos et permet d’installer un rappel.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens