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30 janvier 2012

Jean-Jacques Rousseau convoité

L’écrivain demeure, trois cents ans après sa naissance, une référence dont les manuscrits s’arrachent à prix d’or. A Genève, Neuchâtel et partout dans le monde, les festivités autour de cet anniversaire ont débuté.

François Jacob
François Jacob, conservateur de l'Institut et Musée Voltaire à Genève et secrétaire général de la société Jean-Jacques Rousseau.
A Genève, les membres de la société Rousseau ont récolté des coupures de journaux du XVIIIe siècle.
A Genève, les membres de la société Rousseau ont récolté des coupures de journaux du XVIIIe siècle.

Il y a trois ans, François Jacob, conservateur de l’Institut et Musée Voltaire à Genève et secrétaire général de la société Jean-Jacques Rousseau, apprend que le brouillon de la dix-neuvième lettre de la troisième partie de Julie ou la Nouvelle Héloïse est sur le point d’être vendu aux enchères. Il s’agit de l’une des missives les plus décisives dans l’histoire du jeune couple. Le téléphone chauffe. «Nous ne sommes évidemment pas les seuls sur le marché, explique le spécialiste qui est aussi co-directeur des festivités du tricentenaire à Genève. Dès qu’un manuscrit apparaît, pour éviter de faire monter les enchères, on se met d’accord, avec la Bibliothèque de France, le Musée Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, les archives de l’Assemblée nationale et Neuchâtel. Le but est qu’il arrive dans une collectivité publique, sinon il redisparaît pour cinquante ans.»

Un collectionneur américain remporte la mise

La ville de Genève l’envoie à Paris à la vente aux enchères, avec mission d’acheter le document. «Nous étions mandatés pour aller jusqu’à 150 000 euros. Il est parti à 180 000... L’enchère s’est faite en quarante secondes!» Rageant. Mais l’acquéreur, un collectionneur américain, en fera ensuite don à la Bibliothèque nationale de France. Un soulagement; en effet, brouillons, manuscrits, partitions, etc. rédigés par la main de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) valent de l’or. Un document de vingt pages se vend sans problème à plusieurs millions. «Malheureusement, ces documents ont tendance à devenir une valeur refuge sur le marché», regrette le spécialiste.

François Jacob s’est intéressé par hasard à l’auteur. Etudiant en lettres, il se passionne pour le XVIIIe siècle, notamment pour Bernardin de Saint-Pierre, l’auteur de Paul et Virginie sur lequel il souhaite rédiger sa thèse. «J’ai exposé mon projet à mon professeur. Il m’a rétorqué: Vous ferez votre thèse sur Rousseau. Il m’a attribué La nouvelle Héloïse. J’ai passé plusieurs années dessus, soutenu ma thèse, et pensais en avoir fini avec Rousseau.»

La statue de l'écrivain, qui regardait le lac, a été tournée en direction de Genève. (Photo Keystone)
La statue de l'écrivain, qui regardait le lac, a été tournée en direction de Genève. (Photo Keystone)

L’homme travaille aux Affaires étrangères en France. Jusqu’au jour où sa carrière diplomatique est brisée brutalement. Il revient à la recherche sur le XVIIIe siècle. «Il y avait un déficit de rousseauistes dans les années 90, alors je me suis spécialisé sur la réception de Rousseau, un dossier encore très lacunaire. Au début, j’y consacrais une heure par semaine, une par jour et maintenant jour et nuit.»

La Bibliothèque Jean-Jacques Rousseau possède des collections très rares des ouvrages de l'auteur.
La Bibliothèque Jean-Jacques Rousseau possède des collections très rares des ouvrages de l'auteur.

La société Jean-Jacques Rousseau, dont la bibliothèque est sise à l’Institut Voltaire, possède des documents d’une valeur inestimable. «Environ 60% de tous les manuscrits connus sont entreposés à Neuchâtel et Genève. Mais il reste encore beaucoup de textes qui ont disparu et attendent d’être retrouvés.» Où sont-ils? Probablement dans des archives privées familiales, souvent inconnus même de leur propriétaire. Il arrive qu’ils refassent surface lors d’un décès ou quand quelqu’un décide d’en faire don. François Jacob se souvient d’une toute vieille dame qui, un jour, lui a cédé toutes ses archives: «Il y avait des tableaux, une centaine de volumes du XVIIIe siècle richement annotés. Il y avait aussi des manuscrits.»

Les documents de la main de Rousseau deviennent une valeur refuge sur le marché.

A l’occasion des commémorations, la Bibliothèque de Genève a cherché dans ses fonds non catalogués. Et miracle! «On a découvert un manuscrit musical qu’on ne connaissait pas. Certaines choses ont été exhumées dont on n’avait pas idée. C’est une grande émotion.»

Il reste encore beaucoup à découvrir. «Qu’est devenu, par exemple, le brouillon desRêveries du promeneur solitaire? Va-t-il réapparaître? Le brouillon du Discours sur les sciences et les arts aurait été détruit au XIXe siècle, à Dijon. Mais l’a-t-il été réellement? Je pourrais encore vous en citer plein d’autres.»

En 1904, à la fondation de la société, un appel avait été diffusé auprès des familles genevoises afin qu’elles inspectent leurs archives à la recherche de documents probants. «A l’occasion du tricentenaire et bientôt des 100 ans de la société, j’aimerais relancer le même appel.»

Le programme des festivités à Genève

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Thierry Parel