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22 mai 2017

Le photographe de l’ordinaire

Rompu à l’art des séries et des inventaires, Jean-Luc Cramatte a passé cinq ans à arpenter la campagne helvète pour capturer l’atmosphère chaotique et mélancolique des arrière-cours de ferme.

Les projets de Jean-Luc Cramatte portent souvent un regard particulier sur la Suisse.

Il n’est pas nécessaire de partir à l’autre bout du monde pour dégoter des histoires intéressantes. J’aime raconter ce qui se passe autour de chez moi.» Voilà plus de trente ans que le photographe Jean-Luc Cramatte sillonne la Suisse et documente l’âme de notre pays. Se passionnant tantôt pour le bredzon, l’habit de travail traditionnel de l’armailli fribourgeois, tantôt pour les bureaux de poste, véritable symbole, selon lui, de l’administration helvète.

Aujourd’hui, c’est à un autre monument de notre identité nationale qu’il consacre un ouvrage, «Culs de ferme», et bientôt une exposition: le paysage rural. Ou plutôt l’envers de ce décor, le quinquagénaire d’origine jurassienne ayant choisi d’immortaliser l’arrière-cour d’exploitations agricoles. «Nombre de ces vieux bâtiments tombent en ruine. Les paysans n’y vivent pas forcément et on y trouve souvent un joyeux bordel!»

Murs éventrés, toits affaissés, vieux pneus, broussailles en pagaille et brouettes rouillées: les clichés de Jean-Luc Cramatte affichent en effet un certain chaos, teinté de mélancolie,

«comme dans beaucoup de mes photos. Certains y ont vu un parallèle avec la lente agonie du monde agricole. Tel n’était pas mon propos, mais chacun est libre d’interpréter mon travail à sa guise. En 2008, la sortie de mon livre «Poste mon amour» coïncidait avec la disparition progressive des offices dans les petits villages. Là non plus, ce n’était pas voulu… Et en ce qui concerne «Culs de ferme», j’ai aussi essayé d’y apporter une petite touche d’humour décalé.»

De l’art de s'étonner

Pendant près de cinq ans, il a arpenté la campagne helvète sans suivre vraiment de programme précis. «A chaque fois qu’un projet photographique me menait dans un nouveau coin de Suisse, j’en profitais pour l’explorer.

Je partais un peu à l’aventure, je tenais à conserver un regard étonné sur mes découvertes. Parfois, j’échangeais quelques mots avec les paysans.

La plupart de ces endroits dégageaient une ambiance assez mystérieuse, lourde de secrets.»

Même impression lorsqu’il montre ses images à son futur éditeur, le Zurichois Patrick Frey: sans se concerter, les deux hommes se sentent tous deux plongés dans l’ambiance inquiétante de la série «True Detective» se déroulant dans une Louisiane désolée. Il faut dire que pour choisir ses thèmes, le photographe s’inspire essentiellement d’œuvres littéraires et cinématographiques: «Le poète du Jorat Gustave Roud m’a suivi tout au long du projet «Culs de ferme».»

Les mots occupent une place importante dans le livre de Jean-Luc Cramatte. Des aphorismes y sont ainsi distillés, certains s’inspirant de phrases récoltées çà et là sur le terrain. «Les premières années, j’avais la chance d’être accompagné d’une assistante qui tenait un journal de bord: elle y notait ce qu’on voyait et entendait.» Aux photos qu’il a prises lui-même se mêlent également de vieux clichés campagnards qu’il a achetés aux quatre coins de l’Europe, et sur lesquels il intervient en rajoutant textes et dessins.

J’ai toujours bien aimé les collages, notamment en voyage. J’avais même fait quelques expos dans les années 1980.»

Autodidacte baigné des reportages humanistes de l’agence Magnum, le photographe a longuement travaillé avec les médias avant de se consacrer à ses propres projets.

Jusqu’au début des années 1990, les magazines offraient aux images un véritable boulevard. Mais j’ai senti le vent tourner. Mon travail se déclinant principalement en séries, ça allait devenir de plus en plus difficile de le placer.»

Inventaires photographiques

Jean-Luc Cramatte a déjà été comparé à Georges Perec, qui détaillait les objets disposés sur sa table de travail ou les aliments qu’il avait ingurgité au cours d’une année. Le photographe a également documenté les frontières de notre pays.

En 1990, en prévision du 700e anniversaire de la Confédération, j’ai décidé de placer mon objectif sur plusieurs points de la ligne imaginaire qui délimite la Suisse,

en photographiant à chaque fois le premier paysage de l’étranger qu’on y observait. Le côté systématique me plaisait, et c’était une manière de montrer l’absurdité de ces frontières.»

Pour la suite, il se verrait bien suivre les traces de l’écrivain français Paul Morand lors de son exil à Vevey. «Voilà pourquoi je suis souvent du côté de la Riviera actuellement. J’ai longtemps été basé à Fribourg, mais à présent, je me déplace en fonction de mon travail. Je vais aussi passer beaucoup de temps ces prochains mois dans la vallée de La Brévine, où j’exposerai en juin mes photos du projet Culs de ferme dans un lieu complètement ahurissant et décalé qui s’y prête à merveille, le Grand Cachot: c’est justement une ancienne exploitation agricole située au milieu de nulle part et qui a été sauvée de la destruction…»

Texte: © Migros Magazine / Tania Araman

Auteur: Tania Araman, Tania Araman Autoportrait: Jean-Luc Cramatte