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23 septembre 2013

Jean-Paul Rouiller, le specialiste suisse du terrorisme

Spécialiste d’Al-Qaïda et des réseaux islamistes, ancien des services de renseignements, le Valaisan Jean-Paul Rouiller a fondé le GCTAT (Geneva Centre for Training and Analysis of Terrorism). Il estime que le djihadisme a de beaux jours devant lui et que la Suisse n’est à l’abri de rien.

Jean-Paul Rouiller
«Il faut probablement, et aussi en Suisse, se préparer à payer un certain prix du sang.»

Comment devient-on spécialiste d’Al-Qaïda et des réseaux islamistes?

Au départ, je voulais être diplomate, je me suis inscrit à l’Institut des hautes études internationales, puis en troisième année j’ai rencontré un autre Valaisan, Jacques Pitteloud qui était dans les Services de renseignements et m’a recruté. Le terrorisme est quelque chose d’englobant. Il faut une grande curiosité, une ouverture intellectuelle, parce que vous allez interagir sur des domaines, des cultures, des mondes qui ne sont pas les vôtres. Une grande empathie, aussi, une capacité à comprendre l’autre, à se mettre à sa place.

S’il ne fallait retenir que quelques causes du terrorisme islamique…

Le terreau social, le fait qu’il n’y ait pas beaucoup d’opportunités pour les jeunes que ce soit au Yémen ou en Afrique du Nord. Ensuite, quand même un choc des civilisations. Huntington (n.d.l.r.: professeur américain de science politique, auteur du «Choc des civilisations» ) n’avait peut-être pas complètement tort: nous sommes face à un monde qui ne reconnaît pas les valeurs qui sont les nôtres. Cette dichotomie philosophique est réelle. Ce n’est pas un épouvantail qu’on agite juste pour le plaisir de l’agiter. Comment expliquer sinon que des gamins acceptent d’aller crapahuter dans le désert et de lire le Coran par quarante degrés, appuyés contre la roue d’un 4×4?

Vous estimez que le grand public fait une mauvaise lecture du djihadisme. En quoi?

Le terrorisme, tout le monde peut en parler au bistrot du coin, mais les vrais enjeux sont rarement exposés dans les médias. Les gens d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), par exemple, sont présentés soit comme des terroristes sanguinaires, soit comme des crapules de bas étage. La réalité est plus complexe. On soupçonne que depuis une dizaine d’années ils ont accumulé entre 50 et 80 millions d’euros. Au lieu de perdre encore leur temps à sillonner les routes du Sahel, ils pourraient très bien être en train de siroter une piña colada sous les tropiques. Sauf qu’ils sont là pour défendre une certaine idée de la religion.

Que certains aient aussi des motifs criminels, c’est une évidence, mais il n’y a pas plus de criminels et de psychopathes chez ces terroristes que dans la population ordinaire.

De là à éprouver, comme vous le suggériez tout à l’heure, de l’empathie…

Avoir un ennemi ne signifie pas que cet ennemi ne doive pas être respecté. Respecter dans le sens qu’il faut les prendre au sérieux. Surtout que la gamme est diverse. Mokhtar Belmokhtar, ancien d’AQMI (n.d.l.r.: Al-Qaïda au Maghreb islamique) et chef d’un nouveau mouvement djihadiste au Mali, ce n’est pas Mohammed Merah en France (n.d.l.r.: un terroriste islamiste). Ils ne sont pas dans la même dynamique. En revanche, imaginer qu’il n’y a aucun point commun entre eux serait aussi une grande erreur. Il existe des particularités qui n’appartiennent qu’à une zone mais il s’agit d’un mouvement global. Une partie de la dynamique à l’œuvre aujourd’hui en Syrie est la même qui a opéré lors des printemps arabes, ou pour la création des mouvements djihadistes au Maghreb, en Somalie ou dans la péninsule arabique.

Quand la Russie dit que c’est Al-Qaïda qui conduit la rébellion en Syrie contre Bachar, faut-il la croire?

Le fait est qu’ils sont là. Les printemps arabes n’ont pas été initiés par Al-Qaïda, mais, dans les mois qui ont suivi, les différents leaders de l’organisation disaient: soyez patients, profitez-en pour mettre en place les structures dont vous allez avoir besoin si nos objectifs n’étaient pas remplis. Pour survivre, un système comme celui d’Al-Qaïda a besoin de jeunes gens à former et d’un terrain de combat, avec tout un savoir-faire qui va être utilisé plus tard. En Syrie, les mouvements djihadistes ne sont pas les seuls à se battre contre le régime. Mais la nature a horreur du vide et si Bachar se fait débarquer et qu’il n’y a rien de prévu pour la suite, qui va occuper le terrain?

Quelle réalité recouvre aujourd’hui Al-Qaïda?

C’est une sorte de méta-organisation. Son apogée comme organisation structurée, avec des camps d’entraînement sur la zone pakistano-afghane et une hiérarchie claire, va de 1996 à 2001. Depuis, on assiste à la lente transformation de l’organisation qui se restreint à un noyau dur, agissant au cœur d’un système d’organisations nouvelles, un système de formation, de transmission d’une idéologie, d’une vision du monde qui fonctionne à peu près sur tous les continents. Les textes qui permettent d’établir cela existent, par exemple ceux trouvés dans la maison où Ben Laden a été tué ou à Tombouctou lors de la guerre au Mali.

La mort de Ben Laden a-t-elle changé quelque chose pour ces mouvements ?

Comme fondateur de l’organisation, il avait un charisme, un rayonnement qu’à l’évidence n’a pas son successeur Ayman al-Zawahiri. Cela dit, on se rend compte que les mutations opérées depuis 2003 avaient déjà préparé le terrain. Contrairement à d’autres leaders terroristes, Ben Laden avait préparé la suite, permis à son mouvement de lui survivre. Ce n’est pas le cas du Sentier lumineux au Pérou tombé en déliquescence après l’arrestation de son chef Abimael Guzman. L'annonce la capture du chef du Sentier lumineux sur France 24.

Vous avez évoqué la figure de Mohammed Merah, vous ne croyez pas, vous, à la thèse du loup solitaire…

Des loups solitaires qui s’autoradicalisent seuls sur internet, je n’en ai pas vus beaucoup. Merah à mon sens – j’ai eu accès à une grande partie de son dossier judiciaire – avait un problème psychologique profond. N’empêche, ce personnage est issu d’un milieu très précis, ses frères émargeaient déjà à un réseau islamiste, il a ensuite passé toute une année à bourlinguer dans le monde avec comme objectif de se rendre dans les zones où sont formés les djihadistes. Il va finir par y arriver. Les actions qu’il a perpétrées, il les a commises seul, mais sans doute sur la suggestion des gens qui l’ont formé.

La Suisse dans tout ça, a-t-elle un rôle à jouer? Peut-elle devenir une cible potentielle?

A partir des années 1995-96, on a eu chez nous des gens appartenant à des mouvements radicaux islamistes qui vont se faire arrêter. Il y a aussi des réseaux démantelés en Europe et dont on s’aperçoit qu’ils ont des connexions en Suisse. Un gamin d’ici est allé mourir lors de la deuxième guerre d’Irak, et un autre se battre en Somalie. La Suisse certes n’est pas une cible prioritaire, mais on peut se demander si la notion même de cible prioritaire fait encore sens. Les frères Tsarnaïev voulaient toucher un maximum de personnes. Ce n’était pas le marathon de Boston en tant que tel qui était visé. Les théoriciens d’Al-Qaïda appellent cela des opérations de basse et moyenne intensité, et elles peuvent être conduites n’importe où, c’est l’opportunité qui va être déterminante. Dans ce sens, la Suisse est exactement au même niveau que les autres pays.

Que faut-il penser de la guerre menée par la France au Mali en début d’année?

Que ça a été un gros coup de semonce. Il fallait que quelqu’un fasse quelque chose, sinon Bamako serait tombé aux mains des islamistes. Je suis moins convaincu par la manière dont le conflit est géré. Dès l’instant où les Français partiront, les islamistes vont revenir.

Le terrorisme, on l’a vu en Irak et en Afghanistan, semble indestructible…

Il n’existe pas vraiment de solution. Entre 2001 et 2010, les Etats-Unis et le reste du monde ont investi des sommes phénoménales dans le contre-terrorisme, développé des appareils de renseignements, des systèmes, des moyens considérables. Malgré tout, on n’est pas parvenu à éradiquer le phénomène et aujourd’hui, nous n’avons plus la capacité d’investir les mêmes sommes. Il faut probablement, et aussi en Suisse, se préparer à payer un certain prix du sang. Ces phénomènes ne vont pas disparaître du jour au lendemain. On ne pourra jamais supprimer tout risque d’attentat.

Auteur: Laurent Nicolet