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2 février 2015

Un pays de loups

L’écrivain Jérôme Meizoz revient sur un fait divers fameux: le tabassage d’un écologiste valaisan par des inconnus. Un roman pour combler le silence de la justice, dresser le bilan d’un militantisme naïf et constater que la défense de l’environnement reste en Valais un combat périlleux.

Portrait de Jérôme Meizoz en extérieur, avec les montagnes en arrière-plan
Jérôme Meizoz dénonce la violence faite aux écologistes en Valais à une certaine époque.

«On pendra le dernier écologiste au dernier arbre encore debout.» Ce genre d’autocollants qui fleurissaient dans les années 70-80, Jérôme Meizoz affirme en apercevoir encore en Valais, sur une voiture ou l’autre. Le thème des luttes environnementales jamais éteintes au Vieux Pays, l’écrivain de Vernayaz, par ailleurs professeur de littérature contemporaine à l’UNIL, l’aborde dans son dernier livre «Haut Val des loups», (Editions Zoé) à travers un vieux fait divers. Souvenez-vous: c’était en 1991, des inconnus, qu’on ne retrouvera jamais, tabassent brutalement, dans son chalet, le responsable de l’antenne valaisanne du WWF.

L’homme alors était un proche de Jérôme Meizoz qui se souvient d’un groupe de jeunes gens animés «par un militantisme candide» entre collage d’affiches et petites sorties à la montagne pour «observer la faune». Et dont il tire un bilan un peu ironique:

Je vois aujourd’hui comme on s’y prenait mal, comment surtout nous n’étions pas conscients des forces qui s’opposaient à nos idéaux.»

L’irruption soudaine, brutale, de la violence contre l’un des leurs a été «un choc, comme la rencontre d’un mur, une sorte de révélation des enjeux réels». En mettant en lumière la violence dans les rapports sociaux, cet attentat, selon Jérôme Meizoz, a aussi porté un coup d’arrêt «à quelque chose qui était en train de se développer, à une prise de conscience».

Avec l’impression que cette cause-là n’a pas beaucoup progressé depuis en Valais. «Parce que les intérêts économiques sont forts et que le rapport à la nature comme quelque chose à domestiquer reste puissant, quasi atavique.» Un atavisme dont témoigneraient les péripéties des vingt dernières années autour du loup:

On distinguait entre les «bêtes» – les animaux domestiques dont on prenait soin parce que c’est utile – et le reste, «les bestioles», et des bestioles il y en avait beaucoup, et il fallait les éliminer.»

Le loup, pas toujours celui que l’on croit

Un symbole donc, le loup, un animal à métaphores multiples, «dans un lieu où la sauvagerie a eu sa place, où elle essaie de revenir, d’où on tente de la chasser et où les loups ne sont pas toujours ceux que l’on croit».

La grande question du livre, c’est

pourquoi la violence surgit tout à coup, pourquoi soudain la parole, les discussions et les engueulades ne suffisent plus».

Jérôme Meizoz aurait préféré certes «que ce soit la justice qui donne la réponse, que l’aboutissement soit un jugement du tribunal plutôt qu’un roman».

L’écrivain d’ailleurs n’apporte pas de verdict définitif. Il évoque tout juste quelques pistes: «Peut-être parce qu’on touche des choses trop profondes que les gens ne veulent pas regarder.» A moins qu’il ne s’agisse là que «d’un rapport de force pur et simple». Que l’illusion alors de ces jeunes militants ait été de «croire que la vérité allait s’imposer toute seule. Sauf qu’elle n’a pas de mains, la vérité, comme disait Bernanos, elle n’a que les nôtres, elle ne s’impose que dans des rapports de force.»

Texte: © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Jeremy Bierer