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26 septembre 2015

«J’ai besoin de savoir que tout est possible, que tout peut changer»

Le Genevois Joël Dicker, 30 ans, sort son troisième roman le 26 septembre. Aussi anxieux qu' impatient, il raconte son quotidien d’écrivain et revient sur l’énorme succès de «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» sorti en 2012.

Joël Dicker photo
Lorsqu’il écrit, Joël Dicker ne planifie rien et ne sait jamais à l’avance où son récit le conduira..

Votre troisième roman, «Le Livre des Baltimore», sort ces jours, comment vous sentez-vous?

Je suis excité et anxieux. Je me demande si les lecteurs vont l’aimer, comment il va être reçu par la critique. J’ai le trac et un peu d’appréhension. Le livre est imprimé, je ne peux donc plus rien faire. En fait, je me sens comme un comédien qui tourne en rond dans sa loge avant une pièce. Il ne peut plus remettre en cause la mise en scène. Tout ce qu’il peut faire, c’est attendre.

Après le succès de votre deuxième roman, «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert», la critique vous attend au tournant. Comment vivez-vous cette pression à tout juste trente ans?

J’ai écrit sept romans. Quatre d’entre eux n’ont jamais été édités. Je sais donc ce que cela fait d’avoir un livre qui n’est pas lu. Du coup, savoir que des personnes attendent ce roman est très excitant et énergisant. Je l’ai écrit tel que je le voulais, sans céder à la pression ou à l’envie de refaire un polar. Il y a pourtant eu un côté tentant de faire ce que tout le monde attendait. Mais ce n’est pas ce dont j’avais envie. Je propose dans ce livre quelque chose de différent de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert.

Par contre, vous avez gardé le même personnage principal, Marcus Goldman…

Oui. J’avais déjà commencé à écrire Le Livre des Baltimore avant la parution de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert sans jamais imaginer qu’il connaîtrait un tel succès. Je me suis demandé ensuite: est-ce que je continue dans mon idée originale ou est-ce que je change? Finalement, j’ai décidé de rester dans ce que j’avais envie de faire. Ce serait dangereux que le succès, ou l’échec, décide du prochain. Ce qui fait un livre, c’est votre instinct, votre plaisir, votre envie.

Les ambiances se ressemblent néanmoins…

L’intrigue se déroule aux Etats-Unis avec un univers et une perception qui sont un peu similaires. Mais les deux livres n’ont aucun lien. Seul le personnage principal subsiste.

Est-ce rassurant d’avoir gardé le même narrateur?

Non, ce n’est pas rassurant. C’est une complication en plus.

Pourquoi?

Car le personnage est lié à un univers que vous avez créé. Le plaisir dans l’écriture d’un roman, c’est que tout est possible, car c’est une page blanche. En gardant le même narrateur, j’ai été confronté à une page qui parfois avait une marge ici ou là qui m’empêchait d’aller dans certaines zones.

L’intrigue se déroule aux Etats-Unis. Un endroit que vous affectionniez particulièrement?

Je connais bien ce pays. J’y vais depuis que je suis enfant avec mes parents. J’ai notamment passé beaucoup de temps dans l’Etat du Maine au nord-est où nous allions rendre visite à des cousins. Pour moi, écrire un roman à la première personne sans que le récit se passe en Suisse et une bonne façon de prendre de la distance. Etre dans de la fiction pure tout en étant relativement précis dans mes descriptions.

Revenons à Marcus Goldman, il dit de son travail d’écrivain: «Les gens pensent que vous n’en fichez pas une, or c’est justement quand vous ne faites rien que vous travaillez le plus dur.» Est-ce autobiographique?

C’est le rapport à l’art. Souvent, on demande aux peintres, aux écrivains, aux photographes d’expliquer d’où vient leur inspiration. Mais il n’y a pas de recette universelle! Par contre, le temps que vous passez à vous promener le nez en l’air est très important. Il faut être curieux. Se nourrir de ce qui vous entoure. Se promener dans la rue peut-être une expérience très riche plutôt que de rester assis à une table avec une feuille de papier. Il n’y a pourtant rien de magique. Pour moi, croiser des personnes qui dégagent quelque chose ou qui ont une façon d’être qui m’interpelle, me donne des idées. Et l’inspiration, c’est le fait d’être interpellé. Cela crée quelque chose que vous pouvez ensuite décliner.

D’ailleurs, à quoi ressemble votre quotidien?

Je me lève tôt, je fais du sport et j’écris le plus possible. J’arrête en général de travailler vers 18 heures. Je ne suis pas quelqu’un de la nuit. Ces trois dernières années ont été particulières: j’ai passé beaucoup de temps dans les avions et les hôtels pour la promotion de mon livre.

Le processus créatif n’est-il pas en panne certains jours?

Non. C’est comme n’importe quel boulot: il y a des jours avec et des jours sans. Des jours où l’on s’ennuie et des jours où c’est génial. Je ne vois pas mon travail différemment de n’importe quel autre job.

Par contre, vous devez vous autodiscipliner…

Oui, comme n’importe quel indépendant. Cela a ses avantages et ses inconvénients. Personne ne vous dit ce que vous devez faire. C’est plus difficile, mais c’est plus gratifiant.

Vous ne rêvez donc pas d’une vie avec un salaire tombant à la fin de chaque mois et d’une relative sécurité?

On vit dans un monde où rien n’est garanti. Même un salarié n’est pas certain de conserver son emploi, de toucher sa retraite. La génération de nos parents a peut-être connu cela, mais nous on n’en sait rien. On vit dans un monde assez incertain.

Ne souffrez-vous jamais de la solitude de l’écrivain?

Ces trois dernières années, j’ai rencontré beaucoup de monde lors de ma tournée promotionnelle. Avant cela, j’allais écrire chez ma grand-mère où j’avais un petit bureau. J’avais donc l’impression d’aller au travail chaque matin. Je ne me verrai pas enfermé chez moi, me lever pour aller écrire à la table de la cuisine en pyjama. Je n’ai jamais écrit de cette manière. En sortant de chez moi, j’imite le système social. Cela m’oblige à me préparer, me doucher, m’habiller, à dire bonjour à quelqu’un, à avoir des repères. Tout cela est très important. On est par essence des êtres sociaux, on a besoin de contact.

Vous dites écrire sans plan. Comment procédez-vous?

J’ai une vague idée d’un sujet puis j’essaie. Par exemple, pour mon dernier livre, je savais que je voulais parler d’un mec et de ses deux cousins. C’était l’idée de base. Ensuite, j’explore. Je connais des écrivains qui travaillent sur plan. Ils le réalisent très méticuleusement. De cette façon, ils savent exactement où ils vont. Je les admire mais moi je n’arrive pas à écrire de cette façon. J’ai besoin de savoir que tout est possible, que tout peut changer. Cela demande plus de travail mais il y a la satisfaction d’avoir essayé toutes les options possibles. Souvent j’écris, j’ai une idée et je m’engouffre dedans et par la suite je réalise que cela ne marche pas. C’est parfois agaçant. Il y a un lien entre l’investissement temps - effort. Mais j’apprends à chaque nouveau roman.

Le travail de tri et de réécriture est-il long?

Un roman est un arbre qui devient un cure-dent à force d’être taillé. D’instinct, je dirais que si vous mettez ensemble tout ce qui a été coupé et réécrit, vous arrivez à deux voire trois fois le livre.

Qui est votre premier relecteur?

Pour celui-ci, c’est (il hésite longuement)… je ne sais pas si c’était le premier, mais c’est celui qui dont j’avais le plus d’appréhension: mon éditeur Bernard de Fallois. C’est mon patron et on a toujours un peu peur de son patron!

Et alors qu’en a-t-il pensé?

Il a aimé puisqu’il l’a édité. Il avait d’ailleurs dit lors d’une interview: «s’il est mauvais, je ne le publierai pas».

Ne pas prendre les choses pour acquis…

Bernard de Fallois a toujours été comme cela avec moi. Il n’a jamais été complaisant ou faussement gentil. Il veut mon bien et celui-ci passe par le fait d’être juste. Dur mais honnête.

En 2012, un journaliste vous demandait comment vous alliez pouvoir faire aussi bien que votre deuxième roman par la suite. Que lui répondriez-vous aujourd’hui?

On peut toujours faire mieux. Se dépasser. Le jour où l’on se dit que l’on ne peut pas faire mieux, il faut arrêter, changer d’activité. Regardez Usain Bolt: il bat le record du 100 mètres, plutôt que de se reposer il s’entraîne encore plus dur pour essayer de battre son propre record. La question n’est pas tant de faire mieux que le précédent mais de tout mettre en œuvre pour s’améliorer. Penser hors de la boîte.

Si «Le Livre des Baltimore» devait connaître le même succès que «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert», à quoi ferez-vous particulièrement attention?

Je m’organiserais mieux pour la promotion. J’ai dû gérer un succès inattendu très vite. Je jonglais entre Paris et Genève, c’était un peu chaotique. Mais c’était une magnifique expérience, j’ai beaucoup appris. J’ai beaucoup voyagé. Mais je ne referai pas trois ans de promotion avec ce livre par exemple. J’aime écrire, c’est ma passion et ces trois ans m’ont paru longs. J’espère que le prochain se fera plus rapidement. Pas dans le sens où je veux me presser, mais j’aimerais avoir plus de temps pour écrire. J’ai eu beaucoup d’obligations et d’engagements à respecter. Je vais dorénavant essayer de me protéger et de garder du temps pour moi, pour être dans ma bulle.

Comment avez-vous réussi à écrire sereinement alors que vous viviez une promotion marathon?

C’était une chouette expérience. Mais comme toute expérience, elle implique qu’elle se termine.

Que faites-vous lorsque vous ne travaillez pas?

Je fais du sport, de la musique. Actuellement, je suis en train d’apprendre la guitare. Je ne suis pas très doué mais je connais déjà quatre accords. Sinon, je fais ce que les jeunes de mon âge font. Je lis, je regarde des films, je fais ma lessive!

Lorsqu’à trente ans, on a déjà connu un succès comme le vôtre, de quoi peut-on encore rêver?

Comme disent les Américains «dream big or go home» («rêve grand ou rentre chez toi»). J’ai énormément de rêves. Mais je n’aime pas en parler.

Pas nécessairement dans le domaine de l’écriture?

Cela peut être dans tous les domaines. Je me dis par exemple: un jour je serais footballeur professionnel dans une grande équipe. Et en fait, tant que je me le dis, pourquoi pas? Le but n’est pas nécessairement d’y arriver, mais d’y songer. Ce n’est pas tant la finalité qui compte mais ce qui se passe.

Avez-vous déjà commencé à écrire le prochain livre?

Oui.

Est-ce que Marcus Goldman sera toujours de la partie?

Non. Mais cela peut changer. C’est ma liberté: faire ce que je veux. Je travaille sans plan et je ne sais donc pas où je vais dans la narration et cela me plaît beaucoup.

Texte © Migros Magazine – Emily Lugon Moulin

Auteur: Emily Lugon Moulin

Photographe: François Wavre