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6 avril 2013

«Chanter l’amour n’a pas de fin»

Un air d’éternel adolescent et un charme inoxydable, Julien Clerc a su traverser les époques sans lasser. Après une tournée symphonique, il se lance dans un récital à deux pianos, qui passera par Genève et Lausanne. Entretien en mode harmonique.

Julien Clerc, 65 ans, a déjà quarante-cinq années de carrière et vingt-deux albums derrière lui.
Julien Clerc, 65 ans, a déjà quarante-cinq années de carrière et vingt-deux albums derrière lui. (photo EMI Music)

Quarante-cinq ans de carrière, vingt-deux albums studio, autant de disques d’or et pas une ride. Comment faites-vous pour durer?

Je ne sais pas… Je crois que faire de la musique est ce qui m’intéresse le plus dans la vie. Je n’ai pas varié depuis que j’ai 20 ans. Je ne suis pas parti dans d’autres directions, toute mon énergie est mise là-dedans. Je crois aussi avoir gardé une certaine fraîcheur, parce qu’il y a, dans ce métier, un côté ludique qu’il ne faut pas sous-estimer.

Physiquement aussi, on dirait que le temps n’a pas de prise sur vous…

Si je me réfère à certaines photos de l’époque, j’ai toujours fait plus jeune que mon âge! Je pense que ça m’a suivi, c’est peut-être une chance dans la vie. Peut-être que c’est aussi grâce à ce métier où l’on est en contact avec ce qui est de plus beau dans l’être humain... J’ai vécu comme sur un nuage, enchaînant les périodes avec mon piano, avec le public, et peut-être que ça m’a rendu léger. Même si je suis plutôt pessimiste de nature...

Vous êtes à nouveau papa. Un enfant à 61 ans, c’est une façon de vieillir moins vite?

C’est certainement un coup de booster terrible. De devoir tenir son rôle de père assez tard dans la vie, oui, ça vous pousse en avant! Il y a une dizaine d’années entre Léonard, qui a 4 ans et demi, et son aîné direct. Je tiens encore un rôle de père actif avec ces deux-là, l’adolescent et le petit.

Mais j’ai de la chance avec mes cinq enfants, ils sont formidables, très présents et je les vois beaucoup. C’est une vie bien remplie.

Le temps qui passe vous angoisse-t-il?

Comme tout le monde… Mais on le voit moins vite passer quand on fait ce métier-là. On est en quête d’amour et de succès. Et quand ils sont là, c’est sûr que tout est plus facile à vivre.

Mais est-ce que cela influence la couleur de vos chansons?

En fait, je dépends beaucoup de mes auteurs. Est-ce que les chansons seraient différentes si j’écrivais mes textes? Peut-être. Je fais de temps en temps de petites commandes aux auteurs que je connais le mieux. Mais je dois avoir pour eux la même image que celle que j’ai pour le public: une image assez jeune, si on peut employer ce terme. Certainement que si j’écrivais mes paroles, j’aurais peut-être parlé davantage du temps qui passe. Heureusement que Maxime Le Forestier ne peut pas s’empêcher d’aborder ce thème quand il écrit pour moi!

Jamais eu envie d’écrire vous-même les textes de vos chansons?

J’ai bien dû essayer une ou deux fois et j’ai vu que je n’avais pas de talent pour ça. Quand je me mets à un clavier, il peut sortir quelque chose très vite. Si je m’amuse à vouloir écrire une musique, elle va venir, qu’elle soit de qualité ou non. Mais si je me mets devant une feuille de papier avec un crayon, il ne sort rien.

Mais n’est-ce pas frustrant de toujours dépendre des autres?

Non, parce que c’est vraiment une collaboration. Si je regarde un peu en arrière, ce que je n’aime pas faire, il n’y a aucun album que j’aie produit seul. J’ai besoin de travailler avec quelqu’un, du regard de l’autre. Je suis assez difficile sur mes harmonies et mes accords, mais après, pour ce qui est de la façon d’organiser un album et de le produire, je délègue beaucoup. »Finalement, le fait de ne pas écrire moi-même les paroles s’avère être un atout: je suis toujours à la recherche de beaux textes à mettre en musique. Ce qui me permet de travailler avec de nombreux auteurs. Oui, j’aime être dans cette position d’attente, vu que je n’envoie pas beaucoup de signaux ni de desiderata.

Je suis toujours très anxieux et amusé de voir ce qu’un auteur va m’apporter.

Est-ce qu’il vous arrive de donner les thèmes, de refuser des textes?

Les sujets que j’ai demandés se comptent sur les doigts des deux mains, il y en a très peu. Sur le dernier album, il y a la chanson de Maxime Le Forestier Fou peut-être, mais qui n’est absolument pas sortie comme je l’attendais. Je lui avais demandé d’écrire sur la paternité tardive et voyez ce que c’est devenu: un très beau texte, mais dont on ne devine pas forcément le sujet. Par contre, il m’arrive souvent de refuser des textes, pour différentes raisons. C’est difficile d’expliquer ça à un auteur, mais disons que je ne me vois pas chanter et défendre certains textes tout le reste de ma vie. Je ne les sens pas.

Vidéo: dans les coulisses de l'enregistrement du dernier album de Julien Clerc «Fou peut-être» (source: YouTube Julien Clerc - chaîne officielle)

Vous savez vous entourer de bons paroliers, dont de jeunes plumes comme Benjamin Biolay, Alex Beaupain, Julien Doré… Pourquoi ce choix?

Je crois que ce sont tous ces différents auteurs qui m’ont permis de me renouveler musicalement. Chaque auteur a ses caractéristiques. Par exemple, Le Forestier a une façon d’écrire bien à lui. Je ne sais pas si ce sont des alexandrins, mais en tout cas ce sont des textes très carrés, avec une scansion qui appelle un genre de mélodie. Alex Beaupain, c’est très bien construit aussi, mais avec une musique intérieure très différente. Ce sont ces mélodies intimes que j’essaie de traquer en tant que musicien. C’est très amusant à faire en fait. La musique a un côté plus ludique que l’écriture. Avec Alain Souchon, que j’aime beaucoup et que j’ai croisé il y a quelques jours à Bordeaux, on a parlé de ça justement. Et on est arrivé au résultat que la musique, c’est plus léger, plus amusant que les mots, qui nécessitent un travail plus dur, plus douloureux.

Votre dernier spectacle «Symphonique» embrasse bien votre diversité musicale. Pop, variété, rythmes latins… Vous ne vous interdisez rien?

Non, parce que je n’ai pas fait d’études musicales ou très peu. Enfant, j’ai appris le piano comme beaucoup de monde. Mais après, j’ai tout fait tout seul, à l’oreille. Je suis d’ailleurs un bien mauvais exemple pour mes enfants, qui ne comprennent pas que ce n’est pas forcément la meilleure marche à suivre. Je ne m’interdis rien, puisque c’est mon oreille, qui est mon principal atout. Comme mes parents étaient divorcés, j’ai baigné dans deux foyers où, Dieu merci, la musique était très présente. Chez ma mère, dans un quartier populaire du XIVe arrondissement où je passais le week-end, on écoutait Barbara, Brassens et, chez mon père, dans une maison de la banlieue cossue et résidentielle de Paris, il n’y avait que la musique classique.

Cette tournée symphonique, enregistrée avec orchestre, signe justement votre retour à la musique classique. Pourquoi cette envie?

C’est vrai que depuis quelques années, ne serait-ce que dans mes moments libres, je me suis abonné à la salle Pleyel et au Théâtre des Champs-Elysées. Du coup, je suis obligé d’aller aux concerts. Je les sélectionne et je vais les voir. C’est certainement ça qui m’a donné l’idée de faire une tournée symphonique. Mais c’est aussi parce que c’était cohérent avec mon parcours. Les premières années, tous les arrangements de Jean-Claude Petit reposaient là-dessus, il mettait des habillages franchement solides sur des musiques pop. Il était normal que je veuille un jour reprendre cette structure en tournée.

Vidéo: la bande-annonce de «Symphonique» (source: YouTube Julien Clerc - chaîne officielle).

N’est-ce pas une façon d’effacer l’étiquette «chanteur de variété» et de s’acheter des lettres de noblesse?

Non, les étiquettes, c’est les gens qui les collent. Moi, je me sens chanteur de variété, dans le sens noble du terme. Dès le début, j’ai eu le cul entre deux chaises. Au début, les étiquettes étaient beaucoup plus marquées qu’aujourd’hui. Quand on était rock, on n’avait pas le droit d’écouter certaines choses. Les gens de la variété se demandaient ce que je foutais là, ceux du rock ne me reconnaissaient pas comme un des leurs... Je n’ai pas eu besoin du classique pour donner des lettres de noblesse à ma musique. En fait, Philippe Uminski a dépoussiéré certains arrangements des premiers temps, ceux de Jean-Claude Petit, pour ce spectacle.

En quoi la musique classique est-elle importante pour vous?

Quand on est comme moi autodidacte, on découvre plein de choses dans les concerts. La musique classique est une mine sans fond de grandes mélodies pour qui sait l’écouter. C’est une référence à laquelle on revient toujours, aussi importante pour moi que le rock ou la pop anglaise des années 60. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le jazz, musique dont je n’ai pas les clés, m’a aussi influencé. Toutes ces musiques passent par mon ordinateur personnel et je les mélange allégrement.

Presque toutes vos chansons parlent d’amour. Jamais eu envie de vous engager davantage, d’aborder des thèmes plus politiques?

La politique, on en a dans le potage tous les jours, matin et soir! Quand il a fallu faire des chansons plus sociétales, sur la peine de mort, le divorce, je les ai faites. Mais je ne suis pas un «protest singer», Dieu merci d’ailleurs. Même Bob Dylan a refusé cette étiquette de chanteur contestataire, il faisait de la musique country, mais ne se considérait pas véritablement comme un chanteur politique. Vous savez, l’amour, c’est le thème récurrent de toutes les sociétés depuis que l’homme est homme. Chanter l’amour n’a pas de fin. Ce n’est pas tant l’amour qui compte que la façon de le chanter, le style, la manière dont on l’écrit.

Vous venez d’ailleurs de vous marier, à 66 ans. Une façon de rester romantique?

Oui, bien sûr. Et puis, il y a quand même une certaine différence d’âge entre nous (ndlr: sa femme Hélène Gremillon a 36 ans), il était normal, même sans trop y penser, de prévoir des jours moins heureux. J’ai toujours essayé dans ma vie de faire ce que je devais. Et là, cela me semblait la chose à faire.

Vidéo: «Ma préférence» (tube sorti en 1978), repris en 2012 en version symphonique, à l'Opéra national de Paris (source: YouTube Julien Clerc - chaîne officielle)

Auteur: Patricia Brambilla