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4 novembre 2013

Jura-Québec: une amitié transatlantique

Des liens fraternels unissent le canton du Jura et la province du Québec. Un soutien mutuel qui a débuté au plus chaud du combat pour l’indépendance dans les années 1960-70 et qui se poursuit aujourd’hui par des collaborations en milieu académique et culturel.

Bernard Landry, premier ministre québécois de 2001 à 2003
Bernard Landry, premier ministre québécois de 2001 à 2003: «C’était un devoir pour un politicien québécois de se rendre régulièrement à Delémont.»

La population de l’un est plus de 115 fois supérieure à celle de l’autre. Son territoire, lui, recouvre une surface près de 2000 fois plus vaste. Mais les peuples de ces deux régions partagent la même langue et ont toujours ressenti un même besoin d’autonomie. Pas étonnant dès lors que la province du Québec et le canton du Jura se soient rapprochés au fil de leur histoire et se serrent les coudes aujourd’hui encore.

C’est au cours des années 1960 et 70 que les liens entre les deux régions ont été les plus forts, lorsque toutes deux étaient en quête d’indépendance, d’un côté face à l’Etat fédéral du Canada et de l’autre au canton de Berne. Bernard Landry, premier ministre québécois de 2001 à 2003:

C’était un devoir pour un politicien québécois de se rendre régulièrement à Delémont. Car il était très important de nourrir des amitiés à l’international avec des peuples qui partageaient le même type de combat

L’homme politique était ainsi très proche de Roland Béguelin, membre fondateur du Mouvement séparatiste jurassien. Une amitié qui perdura jusqu’aux derniers jours du leader du combat pour le Jura. «En congrès à Delémont, on est venu me chercher sur demande de Roland Béguelin, raconte Bernard Landry. Sur son lit de mort, j’ai pu lui rappeler une dernière fois toute l’admiration que le Québec porte à son canton. Nos deux régions avaient un même rêve en commun.»

Mais que reste-t-il aujourd’hui de ces liens fraternels? «Dans la population générale, on a rarement entendu parler du Jura, avoue Bernard Landry. Mais les Québécois politisés et qui se battent pour la langue française connaissent bien l’histoire de ce canton.» A l’image des rencontres régulières de la Conférence des peuples de langue française auxquelles participent activement les milieux autonomistes jurassiens et québécois.

C’est dans le cadre de ces meetings que Gilles Grondin, directeur général du Mouvement national des Québécoises et des Québécois, a pris connaissance du Mouvement autonomiste jurassien. «Nous nous sommes réunis à Delémont en 2007, en pleine Fête du peuple», raconte le politicien.

Gilles Grondin, directeur général du Mouvement national des Québécoises et des Québécois.
Gilles Grondin, directeur général du Mouvement national des Québécoises et des Québécois.

Ces collaborations sont très importantes: elles nous permettent de prendre conscience que d’autres peuples vivent ou ont vécu la même situation que le Québec


Au-delà des milieux indépendantistes, le Jura et le Québec poursuivent aujourd’hui d’autres pistes de collaborations. Si l’accord signé entre les deux Etats en 1983 de la main de René Lévesque n’a pas porté les fruits espérés, depuis quelques années les affaires reprennent. «Le Jura et le Québec ne sont plus des frères d’armes, explique Stéphane Berdat, chef du Service de la coopération du canton du Jura. L’accord de 1983 n’a plus de fondement politique mais il s’exprime notamment par des places de stages proposées pour des Québécois dans le Jura, et inversement.» A l’image des étudiants en option théâtre du lycée cantonal de Porrentruy qui peuvent procéder à des échanges avec de jeunes Québécois.

Mais c’est surtout au niveau de la recherche scientifique que les relations se sont intensifiées. Une collaboration marquée par l’ouverture en 2010 du Centre suisse d’étude sur le Québec et la francophonie à Porrentruy et comprenant une antenne académique à l’Université de Fribourg dirigée par le Jurassien Claude Hauser.

Ce nouveau centre de recherche permet de rassembler toutes les personnes intéressées par le Québec dans le Jura, explique l’historien. Il y a une réelle volonté de rebondir sur cet accord de 1983, jusqu’ici trop peu mis à contribution.

De l’autre côté de l’Atlantique, les milieux académiques apportent aussi leur appui. «Les rapports se consolident aujourd’hui», indique Yvan Lamonde, professeur en histoire littéraire et culturelle à l’Université McGill à Montréal et qui a participé à la mise en place du nouveau centre.

Il est étonnant que nous n’ayons pas collaboré plus tôt, car la Suisse et le Québec possèdent beaucoup de points communs. Notamment en ce qui concerne les questions de politique linguistique.

Les projets de collaborations ne manquent pas, même si dans ces deux régions le combat pour l’autonomie n’est plus vraiment sur le devant de la scène. «Le Parti québécois nourrit toujours l’espoir de former un Etat indépendant, explique Simon Langlois, directeur du département de sociologie à l’Université de Laval à Québec. Mais pour une petite majorité de la population, le statu quo est acceptable parce que les entraves au développement économique et culturel du Québec ont déjà sauté.»

Avec ou sans revendications politiques, le Jura et le Québec ont l’intention de poursuivre leur amitié. A l’image de cette horloge géante de fabrication jurassienne qui sera offerte l’an prochain aux autorités québécoises. Et qui indiquera sur son grand cadran l’heure de Delémont et de Québec.

«Je parle du Jura comme d’un pays»

Danielle Marcotte prépare actuellement une auto-fiction dans laquelle elle raconte comment elle a surmonté son deuil du Jura.
Danielle Marcotte prépare actuellement une auto-fiction dans laquelle elle raconte comment elle a surmonté son deuil du Jura.

Québécoise de souche, Danielle Marcotte a déménagé dans le Jura en 2002 par amour pour le politicien Pierre-Alain Gentil, à l’époque maire de Delémont et conseiller aux Etats. Mais l’histoire prend fin en 2008 lorsque son conjoint décède. De retour dans la région de Montréal, l’écrivaine évoque son passage dans le Jura comme les «plus belles années de sa vie».

A votre arrivée dans le Jura, quelles ont été vos premières impressions?

Je n’avais encore jamais mis les pieds en Suisse et je n’en connaissais que les clichés qu’on y associe habituellement. Les deux premières années, je n’avais pas encore de permis de travail. Une situation difficile à vivre, pour moi qui avais l’habitude d’être indépendante depuis de nombreuses années. Puis la ministre jurassienne de l’Education Elisabeth Baume-Schneider m’a choisie comme chargée de mission pour la promotion de la lecture dans le canton du Jura. Ce furent alors les cinq plus belles années de ma carrière professionnelle. J’ai adoré ce rapport privilégié avec les enseignants jurassiens.

Quels points communs voyez-vous entre le Jura et le Québec?

Ces deux peuples sont très attachés à leur territoire. Ils possèdent également une identité qui se distingue de celle des régions voisines et ont sans cesse besoin de l’affirmer! L’idée de défendre sa langue lie aussi le Jura et le Québec. On se moque dans le Jura des Alémaniques comme au Québec on a quelques préjugés à propos des anglophones. Le paysage jurassien aussi, avec ses monts et ses vallons, ressemble à l’Estrie, une région du Québec. D’ailleurs mon premier réflexe, lorsque je suis revenue au pays, était de savoir si j’allais m’installer dans cette région.

Pierre-Alain Gentil était un ardent défenseur de l’autonomie jurassienne. Vous retrouviez-vous dans ses idées?

Je parle aujourd’hui du Jura comme je parle d’un pays. Tout comme pour le Québec! A mon arrivée, je me suis donc très vite retrouvée dans les combats menés par les indépendantistes jurassiens. En trente années de lutte, le Jura est parvenu à son but d’autonomie face au canton de Berne alors que le Québec, en cent cinquante ans, est toujours dépendant du Canada…

On considère souvent les Jurassiens et les Québécois comme des personnes chaleureuses. Etes-vous parvenue au même constat?

Ces deux régions partagent une même manière de vivre. D’un côté comme de l’autre, on s’entraide volontiers entre voisins et on reste très fidèle à sa famille et à son groupe d’amis. J’ai participé à une séance de dédicace dans une librairie de Delémont. C’est la première et unique fois de ma carrière que j’ai connu une file d’attente!

Suite au décès de votre compagnon en 2008, vous êtes rentrée vivre dans la région de Montréal auprès de vos enfants. Comment avez-vous vécu ce retour?

Passer des 12 000 habitants de Delémont aux trois millions du Grand Montréal n’a pas été chose facile... Je devais faire le deuil de ma vie professionnelle passée mais aussi retourner à une certaine forme d’anonymat. Mais pour la première fois de ma vie, j’étais face à une page blanche et je pouvais développer les projets que je désirais, sans aucune contrainte. Actuellement j’ai deux romans sur le feu. Dont une autofiction qui raconte précisément comment j’ai surmonté mon deuil du Jura.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Roger Lemoyne