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28 avril 2014

Justine Mettraux, entre deux eaux

Après avoir épaté le monde en prenant la deuxième place de la Mini Transat, la jeune navigatrice genevoise va s’attaquer à la prestigieuse Volvo Ocean Race. Rencontre dans le grand vent.

Justine Mettraux pose dans le port.
Justine Mettraux est la première navigatrice suisse à avoir effectué une course transatlantique en solitaire.

La bise qui souffle ce matin-là sur Versoix donne au Léman des allures maritimes. Cela tombe bien: la jeune femme qui nous attend à la buvette du port serait plutôt du genre louve de mer. Née à Genève, Justine Mettraux, 27 ans, a grandi à Versoix où très vite son père achète un bateau. Les balades à bord rythment donc son enfance:

Mais la passion de la navigation, c’est vraiment venu plus tard, à l’adolescence.»

Avec notamment des camps dans le sud de la France et les premiers contacts avec la grande bleue, puis des virées en Guadeloupe et même en Patagonie. Justine n’en poursuit pas moins ses études, couronnées par un diplôme à l’HEP de Lausanne en 2010. Entre-temps elle participe à son premier tour de France à la voile, remporte quelques courses, en solo ou en duo – Mini Fasnet, La Trinité- sur-Mer-Plymouth ou encore la première étape de Les Sables-Les Açores-Les Sables.

Aujourd’hui elle ne se consacre plus qu’à la voile. Fin 2013 elle devient, à bord du monocoque de 6,50 m Teamwork, la première navigatrice suisse à effectuer une course transatlantique en solitaire, la Mini Transat. Mieux: elle termine deuxième, meilleur résultat jamais obtenu sur cette course et dans cette catégorie par une femme. Jeune, fine, jolie, intelligente, dans un milieu réputé peuplé d’ours burinés et taiseux, elle n’en fait pas une montagne:

Nous sommes encore peu nombreuses, c’est vrai, mais les marins d’aujourd’hui ne sont pas machos. Même s’ils n’aiment pas trop finir derrière nous.»

De toute façon, la navigation, pour elle, n’a pas de sexe: «Evidemment, pour les courses en équipage, on continue de privilégier souvent les hommes, pour des questions de force physique. Mais pour tout le reste il n’y a pas de différence qu’on soit homme ou femme.» Installée à Lorient en Bretagne, elle s’entraîne pourtant aujourd’hui à Lanzarote aux Canaries en vue de son prochain défi: sa participation, au sein de l’équipage Team SCA, à la Volvo Ocean Race, la célèbre course autour du monde qui s’appelait autrefois la Whitebread et partira d’Alicante en octobre prochain pour 38 739 milles de navigation en neuf étapes, jusqu’en juin 2015.

Coupée du monde au milieu de l’océan

L’équipage Team SCA sera 100% féminin, composé de onze femmes – contre huit hommes sur les équipages masculins. Justine a été retenue après des tests auxquels participèrent trente-cinq candidates. Une navigation en équipage fort différente du face-à-face avec l’océan auquel contraignent les courses en solitaire, et où le travail d’équipe devient évidemment primordial. Surtout qu’il s’agira de passer neuf mois ensemble. «Mais en général les équipages sont constitués de gens qui se connaissent déjà ou sont au moins susceptibles de bien s’entendre.»

Durant la Mini Transat, une panne de radio avait dès le troisième jour plongé Justine dans l’isolement total jusqu’à l’arrivée en Guadeloupe, sans même connaître sa position ni recevoir de bulletins météo:

Si j’étais tellement impatiente d’arriver, c’était d’abord pour connaître mon classement.»

Elle sera accueillie à Pointe-à-Pitre, tradition oblige, par le seul concurrent arrivé devant elle, Aymeric Belloir, qui lui proposera un bain, non pas de minuit, mais nocturne quand même: Justine a touché terre à 3 h 40 du matin.

Pour le reste, de ces 22 jours, 22 heures, 55 minutes et 34 secondes passés seule à bord, elle retient surtout cette absence forcée et inattendue de liens avec l’extérieur, accentuant le sentiment de solitude. Elle qui pourtant dans la vie ordinaire ne recherche pas la compagnie à tout prix:

Seule je m’ennuie jamais, même quand je vais boire un café. Alors en mer...»

Surtout avec des conditions musclées la première semaine et cette navigation à l’ancienne à laquelle elle fut contrainte, basée sur le baromètre et l’observation des nuages.

A ce propos, elle balaie rapidement les questions sur la sophistication du matériel qui tuerait désormais l’esprit d’aventure: «On ne peut pas revenir en arrière.» Et puis, rien à faire, elle l’avoue dans un grand sourire: la compétition, elle aime ça.

Sur le port, où la bise fait tinter les embarcations comme un troupeau de vaches à l’alpage, on croisera encore le père de Justine, puis son grand-oncle et sa grande-tante. On a manqué sa sœur Elodie, qui sera également de l’aventure Volvo Ocean Race. Sans paler de Bryan, Lauranne ou Nelson, qui tous naviguent. Il faut se rendre à l’évidence: Mettraux, cela rime bien avec bateau.

Auteur: Laurent Nicolet