Archives
12 juin 2017

Katia et Marielle Labèque: «Nos différences de jeu font la force de notre duo»

Pianistes inséparables sur scène comme dans la vie, Katia et Marielle Labèque ont foulé les scènes du monde entier. Le 22 juin, les deux sœurs nées à Bayonne (F) ouvriront le festival Lavaux Classic avec un programme basque.

Les sœurs Labèque ne se sont jamais senties aussi bien sur scène qu’aujourd’hui. Le résultat d’années de labeur.

Elles habitent un palais ayant appartenu aux Borgia au cœur de Rome, à deux pas du Forum et du Théâtre de Marcellus. Entrer chez elles, c’est entrer dans un morceau d’histoire, celle avec un grand «H» – d’anciennes fresques ont été retrouvées sur les murs de la chambre aujourd’hui restaurées dans un délavé de bleu – mais aussi celle avec un grand «L». Celle de Katia et Marielle Labèque, fausses jumelles nées à deux ans d’écart, pianistes à la carrière et au talent siamois qui ont posé en plus de quatre décennies leurs claviers sur les scènes du monde entier. Leur vie romaine a débuté en 2005 et se partage entre leur appartement et leur lumineux studio façon loft new-yorkais acquis quelques années plus tard dans le quartier d’Ostiense, au sud de la ville. Autour d’un bol de fraises et d’une tisane – ce soir-là, elles jouent et thé et café sont prohibés avant les concerts – , les deux sœurs reviennent sur leur parcours hors du commun.

Rome, c’était un rêve d’artistes? Ou est-ce le hasard de la vie qui vous a amenées ici?

Katia Labèque: Ce n’est pas un hasard du tout. Nous avons bercé dès notre enfance dans la culture italienne qui est celle de notre maman. A la maison, nous écoutions tout le temps de l’opéra et vivre dans cette ville où la beauté surgit à tous les coins de rue est d’une richesse incroyable.

On vous présente toujours comme étant inséparables et pourtant vous avez étudié le piano en solo. Comment votre duo est-il né?

KL: De l’envie que nous avions de rester ensemble, et cela s’est fait très naturellement. Lorsque nous sommes sorties du Conservatoire de Paris, nous étions très jeunes – Marielle avait 16 ans et moi 18 –, et nous n’avions pas envie de nous séparer. Nous avons décidé d’explorer le répertoire à deux pianos sans savoir vraiment si cela allait nous plaire; c’était un rêve pour nous d’arriver à rester ensemble, de voyager ensemble et de faire toutes les choses que font les musiciens, mais à deux. On ne connaissait pas le répertoire et nous avons débuté avec des œuvres contemporaines plutôt difficiles, à commencer par les Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen.

C’est justement Olivier Messiaen qui vous a prises le premier sous son aile. Comment l’avez-vous rencontré?

ML: Un jour, alors que nous étudiions au Conservatoire de Paris. Nous étions en train de jouer les Visions de l’Amen et il passait dans le couloir. Il nous a entendues, puis il est entré et nous a demandé qui nous étions et si nous serions d’accord de jouer pour lui sur un disque qu’il produirait, car lui ne pouvait plus jouer. Nous étions toutes jeunes, c’était extraordinaire et nous avons vraiment eu une chance inouïe, mais à l’époque, tout cela nous paraissait normal.

Imposer votre duo en étant si jeunes tout comme le faire évoluer n’a pas dû être facile...

ML: Il est vrai que voir deux jeunes filles pleines d’énergie commencer avec des œuvres aussi fortes que celles de Messiaen ou de Boulez a surpris beaucoup de gens. Mais le plus important au début de notre carrière a été d’avoir l’appui des compositeurs, tel Luciano Berio ou encore Ligeti.

Rechercher toujours de nouveaux territoires à explorer et de nouveaux compositeurs, c’est vital?

KL: Oui, car nous ne voulons pas être privées de notre époque. Chaque nouveau projet nous maintient ensemble, car si nous avions joué toute notre vie le même répertoire, nous nous serions probablement lassées. C’est aussi dans cet esprit d’innovation que nous avons voici une dizaine d’années notre propre label, KML Recordings, ainsi que notre fondation. Cela nous a permis de faire nos propres projets ou de travailler avec des vidéastes tel Tal Rosner, d’explorer, car pour nous, la musique doit s’enrichir des autres arts.

A Lavaux Classic, vous jouerez le Boléro de Ravel, un Basque comme vous, accompagnées de percussionnistes et chanteurs du pays. Un retour aux sources?

KL: Complètement. Nous travaillons avec des musiciens basques depuis une dizaine d’années, mais Lavaux Classic est le premier endroit cet été où nous jouerons cette nouvelle version du Boléro. Elle fait d’ailleurs partie d’Amoria, «amour» en basque, notre dernier projet qui fait référence au premier texte publié en euskara, c’est-à-dire en langue basque. Nous sommes parties de ce très vieux poème du XVIe siècle où il est question d’amour pour arriver jusqu’à la culture basque d’aujourd’hui. Avant le Boléro, nous jouerons d’autres œuvres de compositeurs basques pour voix et piano, car on ne peut pas parler de musique basque sans parler des chanteurs.

A la ville comme sur scène, vous êtes ensemble. Comment expliquez-vous une telle longévité dans votre couple?

ML: Nous ne nous l’expliquons pas. Nous fonctionnons vraiment comme un couple et le même mystère nous entoure: certains se séparent tandis que d’autres, comme le nôtre, tiennent sans qu’on sache vraiment pourquoi. Notre couple relève du mystère.

Et comme dans tous les couples, vous avez connu des hauts et des bas?

KL: Bien sûr, car il n’y a pas d’entente sans mésentente, c’est obligé. Nous sommes très têtues et très indépendantes toutes les deux.

Katia l’impulsive, Marielle la réfléchie, votre duo se nourrit de vos différences. Cette complémentarité, c’est cela le secret de votre équilibre?

KL: Absolument. C’est clairement ce qui a fait tenir notre duo jusqu’à maintenant, mais le fait que Marielle soit réservée ne veut pas dire qu’elle est moins forte, bien au contraire, et le fait que je sois davantage impulsive ne signifie pas que je ne réfléchis pas. A nouveau, je pense que ce sont vraiment nos différences de jeu et de personnalité qui ont fait la force de notre duo.

Comment faites-vous, un regard suffit pour vous comprendre?

KL: Vous savez, quand on demandait à Fred Astaire comment il faisait pour être si naturel lorsqu’il dansait, il répondait: «C’est très simple, je fais le même mouvement 5000 fois.» Nous sommes tellement préparées, ensemble ou séparément, avant chaque récital, nous répétons dans la salle pendant plusieurs heures. C’est un passage obligé pour arriver à l’aisance qu’est la nôtre aujourd’hui et comme tout musicien, nous avons traversé des années de labeur acharné.

L’une d’entre vous a-t-elle été tentée un jour par une carrière solo?

KL: Pas envie! Je veux bien participer à quelques projets, mais jamais je n’ai imaginé jouer seule sur scène.

Arrêter le piano un jour, vous y pensez?

KL: Non, pas du tout. Ce serait vraiment un drame. Il n’y a que la maladie ou la mort qui pourrait nous faire arrêter de jouer.

Texte: © Migros Magazine | Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Ilaria Magliocchetti Lombi/Contrasto