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20 juin 2016

L'influence de la société

Le degré d’acceptation des migrants ou la façon de percevoir les campagnes antitabac: le psychologue Juan Falomir-Pichastor étudie comment les contextes sociaux et les mécanismes identitaires peuvent déterminer notre manière d’agir, de penser et de ressentir les choses.

Juan Falomir-Pichastor tenant un grand point d'exclamation en carton
Juan Falomir-Pichastor sonde le terrain où se recoupent l’influence de la société et l'autodétermination de l’individu.

Que dit la psychologie sociale sur les degrés d’acceptation des migrants par les autochtones, un des thèmes que vous avez explorés?

Nous sommes dans une société qui crée une dissonance ou un conflit chez l’individu. En Suisse en particulier, il y a d’un côté le choix de ne pas entrer dans l’Europe et une politique vis-à-vis de l’immigration un peu plus restrictive que dans d’autres pays. On définit une identité nationale par le biais d’une préférence nationale. Une identité nationale qu’on ne veut pas voir ternir par une arrivée massive d’étrangers. Mais de l’autre côté, il y a des normes sociales, des normes culturelles et parfois même des discours politiques qui montrent que la Suisse a une tradition de tolérance, d’ouverture et que dans le cas des réfugiés actuels, on doit être à la hauteur. Il existe aussi une adhésion à des valeurs égalitaires, la volonté de ne pas discriminer ou exprimer des préjugés. Nous étudions comment les gens vont finalement faire coexister ces deux principes opposés.

Ils finissent toujours par privilégier un des deux aspects, non?

Pas forcément: nous sommes tellement flexibles dans notre fonctionnement psychologique que

nous réussissons à faire tout et son contraire sans nécessairement en percevoir l’incohérence.

Le mécanisme qui permet le maintien d’une identité de soi positive malgré le fait d’exprimer des préjugés a été bien étudié. Ces préjugés sont cachés, parce qu’ils se manifestent de manière implicite ou dans des contextes tels qu’ils permettent de garder de soi l’image de quelqu’un qui n’a pas ces préjugés. Il existe aussi une stratégie qui permet l’octroi de crédits moraux et qui pourrait se résumer par cette phrase: «Moi, de toute façon, je ne suis pas raciste, mais…» On peut aussi rejeter la responsabilité sur les autres. Les attitudes hostiles et restrictives sont alors justifiées par la manière d’agir de l’autre.

Quels autres facteurs sociaux influencent la perception des migrants?

Juan Falomir-Pichastor se cache derrière un grand dièze en carton.
Selon Juan Falomir-Pichastor, les préjugés que l'on a ne sont pas forcément explicites.

Un autre thème que vous avez abordé par le biais de la psychologie sociale, c’est celui de l’acceptation ou non des interventions militaires…

C’était un projet de recherche conçu suite à la politique va-t’en-guerre des années Bush. Il y avait dans la justification de ces interventions une nette catégorisation: «Vous êtes avec nous ou contre nous.» Une autre justification consistait à dire que ce sont des peuples barbares qui ne connaissent pas la civilisation, donc la démocratie. Dans cette optique, la démocratie n’est pas seulement un système politique, des procédures, un partage des responsabilités, une division des pouvoirs ou la liberté de s’exprimer ouvertement. C’est davantage: c’est un idéal. Le problème c’est que dès que quelque chose devient un idéal, cela devient aussi une source de justification pour n’importe quoi. Dans la mesure où la démocratie devient un idéal, on peut justifier des guerres en son nom.

Comment cela fonctionne-t-il?

Dans des études menées en Suisse sur des conflits armés (prétendument véridiques, mais en réalité fictifs), on a observé que, d’une manière générale, la décision d’attaquer un pays non démocratique prise par un pays démocratique était plutôt mieux perçue que le contraire. On a aussi directement posé la question aux participants: dans quelle mesure soutiendriez-vous une intervention validée par la communauté internationale, en sachant qu’il pourrait y avoir X milliers de morts?

Les résultats ont montré que le nombre de morts qu’on serait capable d’accepter varie en fonction de l’appartenance démocratique ou pas des victimes.

Les actes agressifs des démocratiques vis-à-vis des non-démocratiques sont considérés comme plus légitimes.

Vous avez étudié les liens entre identité sexuelle et préjugés. Avec quels résultats?

La masculinité est toujours à cheval entre une définition traditionnelle – l’homme viril, agressif, investi dans son travail plutôt qu’à la maison– et les nouvelles formes de masculinité qui acquièrent des caractéristiques plus féminines – un homme à l’écoute, qui s’investit davantage dans l’éducation des enfants. Malgré cette légère évolution, la masculinité traditionnelle continue à influencer énormément la façon dont les hommes se définissent. Dans notre société, rien ne vous dit ce qu’est un homme. Les hommes sont donc un peu obligés de s’attacher à cette définition traditionnelle.

Quelles en sont les principales caractéristiques?

Deux sont assez essentielles: l’antiféminité et l’hétérosexualité. Etre un homme signifie encore, pour une bonne part, ne pas être une femme, ne pas être féminin. Etre suffisamment fort physiquement mais aussi psychologiquement et émotivement, avoir de l’autonomie, un statut, du pouvoir. Cette antiféminité explique la persistance des rôles de genre, par exemple le faible nombre de femmes occupant des postes de cadres ou d’hommes occupant des postes dits «féminins», malgré l’évolution de la société vers davantage d’égalité.

Et l’hétérosexualité dont vous parliez?

Un vrai homme doit être hétérosexuel pratiquement dans toutes les cultures. Plus les hommes adhèrent à cette définition de la masculinité, plus ils manifestent des attitudes négatives envers l’homosexualité. De fait, ils veulent se différencier des homosexuels afin de montrer qu’ils sont de «vrais» hommes. Mais paradoxalement, quand on dit à ces hommes que les homosexuels sont biologiquement différents, argument supposé «gay friendly» (bienveillants à l’égard des homosexuels, ndlr), ils sont soulagés.

Parce que la différenciation nécessaire sur le plan identitaire est accomplie par la biologie. Ils ont à ce moment-là des attitudes plus positives envers les homosexuels.

On observe aussi des mécanismes de différenciation par rapport au type de loi sur le mariage. Ces hommes traditionnels s’opposent moins à l’égalité des droits pour les homosexuels (par exemple dans les questions d’adoption, des impôts ou du permis de séjour) si ces droits sont présentés sous forme d’union civile plutôt que de mariage. Autrement dit, les mêmes droits sont beaucoup mieux acceptés s’ils portent une étiquette différente.

Et les femmes?

L’identité féminine est aussi en transformation, par exemple avec des femmes qui «violent» l’idéal féminin traditionnel, qui ont des formations supérieures, des postes importants et qui sont devenues un peu des femmes masculines. Sauf que, contrairement à la masculinité, la féminité n’est pas définie comme antimasculine ni comme hétérosexuelle – l’homosexualité féminine fait même partie de l’imaginaire érotique. Ainsi, de manière générale, on ne trouve pas chez les femmes un regard critique porté sur les femmes masculines. En revanche, sur la question du mariage, les femmes aussi réagissent mieux aux mêmes droits s’ils sont appelés différemment pour les homosexuels que pour les hétérosexuels.

Juan Falomir-Pichastor tenant un grand point d'interrogation en carton.
Un choix pourtant très personnel, comme celui de donner ses organes ou pas, s’inscrit également dans un contexte culturel précis.

Vous avez aussi travaillé sur les réactions aux campagnes de dons d’organes.

Nous avons fait une révision des facteurs qui déterminent la motivation et la prédisposition à donner ou à ne pas donner ses propres organes. Par exemple, le rapport à notre propre mort. Lorsqu’on demande à quelqu’un de signer une carte de donneur, on lui demande de réfléchir à sa mort et cette réflexion peut avoir des conséquences, comme de l’angoisse. Il peut y avoir aussi des réactions de dégoût, associées à l’idée d’un «charcutage» du corps. Des facteurs comme la croyance religieuse peuvent également intervenir. De même que l’empathie, la solidarité envers autrui. Savoir également que beaucoup de gens ont déjà signé peut aussi nous influencer. Enfin, les législations différentes suivant les pays peuvent favoriser le don, comme le consentement présumé.

Comment expliquez-vous le manque de donneurs en Suisse?

Des considérations éthiques et une certaine retenue limitent chez nous les moyens que l’on peut mobiliser. Par exemple le respect de la sphère privée: on n’est pas sûr qu’on ait moralement le droit d’aller convaincre quelqu’un de donner ses organes. On peut observer dans d’autres pays des campagnes plus ouvertes, plus explicites, qui sont plus à l’aise avec le fait de demander à quelqu’un de signer une carte de donneur.

Vous vous êtes également intéressé à la perception des campagnes antitabac…

Au début des années 1990, les campagnes antitabac se sont musclées, mais avec des résultats allant à l’encontre des attentes. Nous avons alors étudié le décalage entre, d’une part, une prise de position qui se croit légitimée par le savoir scientifique et, de l’autre, l’individu qui fonctionne différemment. Même s’il reconnaît aux scientifiques et aux experts des compétences, il ne se laisse pas convaincre si facilement.

Pourquoi donc?

En essayant de changer des comportements importants pour l’individu, les experts activent en général des motivations défensives. Parce que l’expertise est gênante. Un fumeur sait très bien que fumer n’est pas bon pour la santé, et la gêne vient du fait qu’il ne peut pas dire à l’expert qu’il a tort. A un moment donné, le fumeur est tellement obligé de reconnaître les torts de son comportement que cela augmente les blocages.

On a pu montrer que si les mises en garde venaient non pas d’experts, mais par exemple d’une association de quartier, le message était mieux accepté.

Parce que là, on est dans l’échange, ce n’est pas quelqu’un qui détient la vérité et le fumeur qui doit l’accepter sans autre.

Quel rôle jouent dans le cas du fumeur les mécanismes identitaires?

La dépendance au tabac me définit comme quelqu’un qui n’est pas maître de soi. C’est négatif pour mon identité. Je n’aime pas cette image, et elle peut me motiver à arrêter de fumer. Surtout dans une société qui valorise l’autonomie. Néanmoins, cette image négative me dit aussi que je suis un vrai fumeur, et elle peut aussi m’amener à être beaucoup plus susceptible face une information qui m’attaque directement. J’aurai des motivations défensives qui m’amènent à un blocage, par exemple à ne pas réfléchir à la problématique. J’adopte alors une stratégie évasive: «J’y réfléchirai l’année prochaine.»

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Guillaume Megévand