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16 décembre 2013

L’ado, mal dans sa peau

Devenu pubère, l’enfant doit faire face à ce corps étranger qui s’impose à lui. Auteure d’un classique réédité, la psychiatre Annie Birraux nous détaille les enjeux identitaires de cette véritable conquête.

Montage photo: un ado avec du gazon en guide de barbe et une fille ado avec des fleurs lui couvrant les seins.
Les ados vivent des changements inexorables à un rythme
très soutenu, sans y 
être toujours bien préparés – ni d’ailleurs leur entourage. (Photo: 2012 Jan von Holleben/ ‘Kriegen das eigentlich alle?’ Gabriel Verlag (Thienemann Verlag GmbH) Stuttgart/ Wien)

Pour la psychiatre et psychanalyste française Annie Birraux, l’adolescence, si elle comprend la puberté, ne se résume pas à elle seule. La puberté, c’est le processus physiologique, tandis que l’adolescence, elle, est le travail psychique qui doit accompagner les transformations du corps et le passage de l’enfance à l’âge adulte. Autour de ce véritable défi existentiel, les enjeux ne manquent pas:

La perte des repères infantiles

Pour Annie Birraux, l’angoisse première de l’adolescent réside dans ce si difficile passage du corps «enfantin» à un corps adulte et sexué. «Il y a deux raisons pour l’ado d’être inquiet et angoissé: d’une part,

au contraire du vieillissement, le corps se transforme très rapidement.

Le sujet perd ses repères infantiles et doit faire le deuil de ses habitudes d’enfant; les relations aux adultes changent. D’autre part, la poussée hormonale pubertaire fait aussi surgir la question de savoir «comment on devient un homme ou une femme» et celle des relations sexuelles génitales.

L’érotisation du corps

Annie Birraux explique que l’érotisation du corps adolescent peut être non seulement vécue comme une «menace» par les adultes, mais également par l’adolescent(e), qui peine à intégrer le fait de devenir un objet de désir.

De tout temps, le corps adolescent a été érotisé par les adultes et perçu comme un objet de convoitise.

Ce phénomène est troublant pour les adolescents, qu’ils soient filles ou garçons, et ce, même si nos comportements sexuels se sont «libérés». Le désir des adultes est référé au désir des parents et contient une menace incestueuse. Il n’y a pas de manière «univoque» d’aller vers la maturité et de grandir. Il s’agit de parcours individuels qui ne tolèrent pas un modèle unique.

La menace identitaire

Selon l’auteure, «la menace identitaire» se situe dans cette interrogation: «L’enfant peut être tout à fait à l’aise dans ses relations d’enfant au milieu d’adultes et se demander «qui il est», si on l’aime, et comment faire pour être aimé, dès que la puberté lui est tombée dessus.» Bref, ce processus de construction de soi pourrait se résumer en une question: de quelle sorte, désormais, dois-je être reconnu et aimé?

Le challenge narcissique

Bien sûr, ce défi est une épreuve «qui concerne tous les individus, dès lors qu’ils ne tiennent plus leur estime d’eux-mêmes du regard que les parents portent sur eux.» Il est lié à la nécessité pour chacun d’être reconnu à l’aune d’une valeur propre. «C’est en quelque sorte une opération que cautionne le regard et le jugement des autres, car

il ne suffit pas de se penser le meilleur pour être reconnu et apprécié.

Un des problèmes de l’adolescent réside dans le fait qu’il se remplit narcissiquement plus facilement de l’amour qu’il porte à certains objets que de sa propre valeur.» Une cohortes d’ados fans de stars est un exemple parlant de cette projection.

La disparition des rituels

Selon Annie Birraux, on ne saurait regretter la disparition des rituels de passage dans nos sociétés modernes. Mais celle-ci a entraîné pour les adolescents une plus grande difficulté à gérer leur entrée dans le monde adulte, et donc à «renoncer à l’enfance sur le plan psychique», soit renoncer à la satisfaction immédiate de tous ses besoins. La suppression des rituels fait place à la reconnaissance de la créativité adolescente.

La concurrence des «éternels adolescents»

Il suffit de regarder autour de soi: nous croisons de plus en plus de «Tanguy», ces éternels adolescents, ces «quinquados» inspirés par le héros du film du même nom, qui ont du mal à quitter l’adolescence et «à renoncer aux possibles» dont elle semble porteuse. Ils s’installent dans cet univers moins par confort que par «crainte du monde adulte et de ce qu’il véhicule comme représentations».

Les conduites à risque

Les conduites à risque, les transformations du corps, son «enlaidissement» , autant de comportements adolescents normaux? Pour la psychanalyste, la puberté oblige le jeune à un travail de «réaménagement de son monde intérieur en raison de l’intégration nécessaire de son corps, désormais apte à la sexualité génitale». Le corps devient plus que dans l’enfance le représentant du «Moi»: «Toutes les stratégies que je décris sont des tentatives de facilitation de cette intégration (soit, comment être bien avec ce corps, qui est l’emblème de ce qu’on vaut, ainsi que de sa vie relationnelle et amoureuse).

Ce sont des stratégies quelquefois dangereuses et qui doivent alerter les parents et les éducateurs, afin qu’ils décryptent ce qui, dans le langage du corps, est une expression de mal-être, même si celui-ci est nié.

Les parents n’y comprennent-ils donc rien?

Les parents en sont-ils toujours restés au stade de considérer l’étrange adolescence comme une espèce de maladie? «Je ne suis pas d’accord avec cette théorie. Les parents éprouvent également beaucoup de difficultés à assumer ce passage, cela d’autant plus que les adolescents sont désormais longuement installés chez eux.

Dire que ça n’est pas une maladie ne résout rien, parce que c’est un moment critique, difficile à vivre, au cours duquel des prises de risque sont souvent irréversibles.

Auteur: Pierre Léderrey