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9 novembre 2015

L’allemand, éternelle bête noire des élèves

Alors que l’anglais caracole en tête des branches préférées, la langue de Goethe rebute toujours autant les jeunes Romands. Qui sortent du gymnase avec un niveau insuffisant. La faute à l'enseignement? Pas seulement, relève une récente enquête.

Un tableau noir avec des mots d'allemand photo
L’allemand n’a jamais suscité l'enthousiasme des élèves.

L’allemand n’a jamais suscité l’enthousiasme des élèves. A peine un sursaut d’intérêt quand le groupe germanique Tokio Hotel, mèches longues et yeux charbonneux, tutoyait les hit-parades. Même si les méthodes ont changé, les manuels aussi – Der grüne Max a remplacé la famille Schaudi de Vorwärts – le désamour demeure.

C’est ce que confirme une récente enquête fédérale auprès de la jeunesse, qui porte sur les compétences linguistiques et les attitudes interculturelles des jeunes Suisses. Cette étude, publiée sous la forme d’un pavé de plus de 600 pages*, a été menée sur un échantillon de 41 240 hommes et 1531 femmes, entre 19 et 20 ans.

Le résultat est sans appel: moins de 25% des Romands interrogés se sont dits intéressés par l’apprentissage de l’allemand à l’école. Plus grave, ils ne sont que 28,2% à atteindre le niveau requis à la maturité. Inquiétant, quand on sait l’importance de maîtriser la première langue nationale pour décrocher une place d’apprentissage ou un poste de travail en Suisse.

Conscients de l’enjeu, les cantons ont commencé à prendre des mesures, à l’instar de Genève qui a créé un poste dédié aux échanges linguistiques. Au programme: l’accueil d’une classe alémanique pendant une journée et des camps de neige bilingues à Gstaad (BE). Bref, tout est fait pour rendre vivante la langue de Goethe. Mais si le jeu vidéo Clash of clans et les blockbusters au cinéma étaient en allemand, sûr que les écoliers seraient encore plus motivés...

«Il faut redonner du sens à l’apprentissage»

François Grin,professeur à l'Université de Genève, coauteur de l’étude sur les compétences linguistiques.*

D’après votre étude, seule une poignée de gymnasiens atteint le niveau requis en allemand. N’est-ce pas préoccupant?

Oui. Le système est censé amener les élèves à un taux nettement plus élevé. C’est moins catastrophique pour les apprentis, qui sont 40% à atteindre le niveau requis. Mais cela reste insuffisant, surtout si on le compare à l’acquisition de l’anglais, où 74% des gymnasiens romands atteignent les objectifs visés.

Comment expliquez-vous cet échec?

Il y a un phénomène d’oubli des compétences acquises, entre la matu et le moment de l’enquête. Cela dit, le niveau est de toute façon décevant: manque d’intérêt, réalisation insuffisante de l’utilité de l’allemand, manque de besoin de l’utiliser…

Pourquoi ce déficit d’image, la faute à l’école?

Non, certainement pas la faute à l’école ni aux enseignants. Mais la faute à l’environnement, à un vaste contexte socio-économique qui valorise les productions culturelles anglo-saxonnes et surtout les rend beaucoup plus visibles. C’est surtout une question d’image! Les enfants baignent dans un monde où l'anglais est omniprésent. Ce qui le rend utile, donc populaire, et donc plus attrayant. Cela crée un effet d’entraînement qui, par différence, dessert l’allemand.

N’y a-t-il pas aussi une dimension quasi psychanalytique, comme une réticence de la minorité romande à apprendre la langue de la majorité?

Un peu, disons que cela complique les choses, mais ce n’est certainement pas déterminant.

Comment rendre l’enseignement de l’allemand moins rébarbatif?

De gros efforts ont déjà été faits pour le rendre plus attrayant, en renouvelant les méthodes et le matériel pédagogique. Mais il ne faudrait pas opposer l’enseignement «traditionnel», avec apprentissage de règles de grammaire, et l’approche davantage tournée vers la communication. Les deux choses se complètent! D’autre part, il faut redonner du sens à l’apprentissage de l’allemand en lui donnant des perspectives immédiates d’utilisation: élargir et généraliser l’accès aux filières bilingues, par exemple. Rappeler aussi que l’allemand est profitable sur le marché du travail. Les entreprises suisses se plaignent de ne pas trouver assez des candidats germanophones...

Dans un monde de migrations et de diversité linguistique et culturelle, pourquoi s’entêter à enseigner l’allemand?

Il faut arrêter de croire que, «dans un monde de migrations et de diversité», l’anglais suffit. Justement pas! L’anglais est utile, mais à mesure qu’il se banalise, ce sont d’autres langues qui donnent un avantage. Et s’il évince ou supplante d’autres langues, il a un effet uniformisateur. Le problème, au fond, n’est pas l’anglais, mais n’importe quelle langue hégémonique, car l’uniformité est dangereuse à plusieurs niveaux: perte de créativité et de potentiel d’innovation, perte d’identité, effets de concentration de pouvoir et d’influence au bénéfice de ceux dont c’est la langue maternelle, et au détriment de tous les autres. Accepter la marginalisation de sa propre langue au bénéfice d’une autre, c’est littéralement scier la branche sur laquelle on est assis.

Une question dont l’enjeu est aussi politique, non...

Oui, parce que la Suisse est en soi un projet politique très particulier qui repose sur le plurilinguisme. Cela suppose une certaine disposition à apprendre, ne fût-ce qu’un peu, la langue des uns et des autres. Sans cela, la Suisse en tant que projet politique, puis en tant que pays, ne peut que se déliter. La Suisse est une construction qui nécessite un travail politique et linguistique permanent.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla