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27 juin 2015

L’amour au long cours

Certains couples semblent bâtis pour durer! Ils se sont rencontrés à l’adolescence et continuent, vingt ou trente ans plus tard, à mener une vie commune épanouie. Le secret de leur longévité? Difficile à déceler...

Isabelle et Raphaël Rérat
Isabelle et Raphaël Rérat dans les anciens locaux de l’Ecole de commerce de La Chaux-de-Fonds, où ils se sont rencontrés à l’âge de 17 ans.

Qu’ils se soient rencontrés en discothèque, sur les bancs de l’école ou au détour d’un voyage en famille (le fameux coup de foudre des vacances!), certains couples filent le parfait amour depuis l’adolescence. Se jouant des statistiques qui nous rappellent qu’aujourd’hui, en Suisse, un mariage sur deux finit par un divorce, ils semblent naviguer à contre-courant dans «une société qui a plutôt tendance à valoriser la multiplication des expériences de vie», comme le rappelle Isabelle Moulin, conseillère conjugale à Villars-sur-Glâne et à l’Office familial à Fribourg. «Nous nous inscrivons davantage dans une période qui privilégie l’éphémère, le changement.»

Loin d’elle toutefois l’idée de se lancer dans des généralités: entamer une relation à un jeune âge ne garantit pas nécessairement la solidité du couple. «Certes, en ayant traversé ensemble de nombreuses étapes de vie, les deux amoureux se connaissent très bien, ont noué un lien de solidarité très étroit et développé un fort sentiment d’amitié. Autant d’éléments qui peuvent souder une relation.»

Mais attention à ne pas négliger son individualité pour autant. «L’adolescence est l’âge où l’on construit son identité. On cherche à s’identifier à ses pairs. Le fait d’être en couple s’avère une source de sécurité, de valorisation. On a l’impression de ne faire qu’un avec l’autre. Or, la vie de couple exige tout un processus pour entrer dans une dimension d’altérité.

Cette construction fusionnelle peut donc mener plus tard les partenaires à une crise identitaire assez prononcée.»

D’où la nécessité de «conserver un espace individuel afin d’éviter les réveils douloureux. Tout dépendra également de la capacité de chacun à évoluer, et à respecter l’évolution de l’autre.» Quant au risque de se lasser de son partenaire après tant d’années, la conseillère conjugale estime qu’il existe aussi au sein de relations plus récentes.

Tout couple connaît la routine et doit tenter d’y remédier.»

Les huit personnes que nous avons rencontrées semblent pour leur part avoir trouvé un équilibre dans leur vie commune. Et prouvent aux plus sceptiques d’entre nous que non, décidément, l’amour au long cours n’existe pas uniquement dans les romans.

«On sait exactement par où l’autre est passé»

  • Elle: Isabelle Rérat, 40 ans, secrétaire de direction
  • Lui: Raphaël Rérat, 40 ans, greffier
  • En couple depuis vingt ans, ils vivent à La Chaux-de-Fonds (NE), avec leurs deux enfants.

Isabelle et Raphaël ont tous les deux 17 ans lorsqu’ils se retrouvent dans la même classe à l’Ecole de commerce de La Chaux-de-Fonds. Ils attendront toutefois presque trois ans avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. «Difficile de dire quel a été le déclic, racontent-ils aujourd’hui. Nous étions dans la même bande de copains, partagions entre autres les mêmes goûts musicaux, mais cela ne nous était pas venu à l’esprit avant.»

Ils se rapprochent finalement lors d’une ou deux fêtes entre potes, assistent en duo à un concert de U2 – «C’était peut-être les prémices de notre relation.» – et finissent par sortir ensemble quelques semaines avant leurs examens de maturité. «Quelque chose me disait que ça allait marcher», se souvient Raphaël. Et Isabelle de renchérir: «Dès le départ, il était clair que nous allions rester ensemble pour un bon bout de temps. C’était dans notre tempérament et correspondait à nos histoires familiales. Nous avons discuté assez vite de prénoms d’enfants, même si nous avons attendu finalement plus de dix ans pour en avoir. On faisait des projets à long terme, sans pour autant se mettre la pression.»

Ils ont tous deux évolué au fil des années – «Chacun a fait son chemin, nous avons changé» – et si leur couple a parfois été remis en question, il n’a jamais été en danger. «Il n’y a pas vraiment de secret, c’est une question de feeling. Nous avons beaucoup d’intérêts communs, mais on ne se marche pas dessus non plus», explique Raphaël. «Nous avons eu une belle vie jusqu’à maintenant, sans trop de coups durs, ajoute Isabelle. Ça aide pour faire durer un couple.»

Et puis, il y a aussi les souvenirs communs de l’école… Les deux quadragénaires continuent d’ailleurs à fréquenter leurs copains de l’époque. «Il y a plein d’anecdotes qui refont surface. Par exemple, lorsque nous sommes allés à Barcelone avec les enfants, on a ressorti les photos du voyage de classe!» Et le fait d’avoir grandi ensemble? «Bien sûr, que c’est une dimension en plus: entre la matu et le premier boulot, nous avons traversé ensemble toutes ces étapes qui mènent à l’âge adulte. On sait exactement par où l’autre est passé.»

«Notre histoire a évolué progressivement»

Denis et Sonia Hugentobler se sont rencontrés à l’âge de 18 et 16 ans.
  • Elle: Sonia Hugentobler, 50 ans, droguiste
  • Lui: Denis Hugentobler, 53 ans, responsable de projet
  • En couple depuis trente-quatre ans, ils vivent à Ferlens (VD) avec leurs deux enfants.

En voilà encore deux qui ont bien failli ne jamais se rencontrer! En 1981, Sonia a 16 ans. Ses parents la laissent aller pour la première fois en bal-disco à Moudon. De son côté, Denis, alors 18 ans, de sortie à Lausanne avec un copain, décide sur un coup de tête de se rendre au même endroit. «Pourtant, ce n’était pas dans mes habitudes d’aller danser.» Lorsqu’il arrive et la remarque, Sonia est sur le point de rentrer chez elle, couvre-feu oblige. Il a toutefois le temps de l’inviter pour un slow. Trente-quatre ans plus tard, ils sont toujours ensemble… mais n’ont plus jamais remis les pieds, ni l’un ni l’autre, dans une discothèque!

«Notre histoire a évolué progressivement, expliquent-ils. Ce n’était pas un coup de foudre. Une semaine a passé, puis un mois, une année. Nous avons encore longtemps vécu chacun chez nos parents. Au début, on ne se voyait que les week-ends. Même si nous sommes sur la même longueur d’onde pour beaucoup de choses, nous n’avons jamais été hyper-fusionnels. Mais nous sommes très à l’écoute l’un de l’autre.»

De son côté, Sonia n’avait jamais vécu d’histoire d’amour avant de rencontrer Denis. Pas frustrant de ne connaître qu’un seul homme dans sa vie? «Pas du tout», assure-t-elle. «Ben non, puisqu’elle a trouvé le meilleur», rigole Denis. Leur secret? «On s’aime, c’est aussi simple que ça. Et nous ne sommes pas des gens compliqués, on ne se prend pas la tête.» Ils reconnaissent également que jusqu’à maintenant, la vie leur a toujours souri. «Nous n’avons eu aucun souci financier, aucune grave maladie, tout s’est bien passé avec les enfants.» D’ailleurs, Denis s’inquiète un peu: «Je me demande si nous serons prêts si nous traversons un jour une zone de turbulences…»

Après toutes ces années, ils assurent très bien connaître leur moitié. «Surtout dans les réactions respectives, les émotions. Par contre, si on devait participer à ce jeu télévisé, Les Z’amours, je ne suis pas sûr qu’on arriverait très loin. C’est déjà qui, ton chanteur préféré?

«Nous passons parfois pour des extraterrestres»

Un mot doux? Le couple s’est connu sur les bancs du gymnase.
  • Elle: Catherine Duperrex, 51 ans, enseignante
  • Lui: Yves Duperrex, 50 ans, ingénieur
  • En couple depuis trente-quatre ans, ils vivent à Pully (VD) avec leurs trois enfants.

En entamant en 1980 leur première année de gymnase, Yves et Catherine, 15 ans à l’époque («Elle avait quelques mois de plus que moi, je me souviens que cela m’inquiétait», s’amuse Yves aujourd’hui), ne s’imaginaient pas finir leur vie ensemble. «Nous étions dans la même classe, faisions partie de la même bande de copains. Puis nous nous sommes rapprochés au camp de ski, et nous avons commencé à sortir ensemble au bal du gymnase.» Même à ce moment-là, ils ne tirent aucun plan sur la comète: «Nous avons toujours pris les choses comme elles venaient. Nous avons décidé de faire un bout de chemin ensemble, nous verrions bien combien de temps cela durerait.» Aujourd’hui en couple depuis trente-quatre ans, mariés depuis vingt-quatre, et parents depuis dix-neuf, ils continuent à pratiquer la même philosophie. Même si, à présent, ils se voient tout à fait vieillir ensemble!

Le secret de leur longévité? Un profond respect mutuel, des activités communes, «sans être tout le temps accrochés l’un à l’autre». «Et puis, je suis quelqu’un de très fidèle, dans tous les aspects de ma vie, explique Yves. Je porte toujours les mêmes marques d’habits, j’écoute la même musique.» Quant à Catherine, elle a découvert au fil du temps différentes facettes de son mari: «Du coup, j’ai l’impression d’avoir connu plusieurs personnes. Ma perception a changé, nous avons évolué, notre couple aussi.»

Pas de lassitude donc, ni pour l’un ni pour l’autre. «Comme nous nous sommes connus jeunes, nous avons grandi ensemble, nous avons vécu pas mal d’épreuves, cela nous a soudés.» Tous deux évoquent également leur forte volonté: «On accepte que les choses n’aillent pas toujours comme on veut. Il y a eu des moments durs, il y en aura certainement d’autres. Nous avons des caractères très différents, mais complémentaires. Et nous avons toujours discuté de tout avec franchise, sans aucun tabou.»

Même si la plupart de leurs amis proches sont aussi en couple depuis belle lurette, ils reconnaissent «passer parfois pour des extraterrestres. Notre fille nous avait d’ailleurs reproché un temps d’être toujours mariés. Plusieurs de ses copines avaient des parents divorcés.» Et d’ajouter que la longévité de leur couple suscite en général de l’admiration… ou de l’incompréhension!

«C’était avec lui que je voulais faire ma vie»

Joane et James Tan ont d’abord vécu leur couple à distance, entre la Suisse et Singapour.
  • Elle: Joane Tan, 37 ans, femme au foyer
  • Lui: James Tan, 39 ans, informaticien
  • En couple depuis vingt et un ans, ils vivent à Vers-chez-les-Blanc (VD), avec leurs quatre enfants.

Joane Tan croit au destin, et on la comprend! En 1994, elle va sur ses 17 ans. En vacances à Singapour, elle s’apprête à repartir le soir même avec sa famille lorsqu’elle croise le chemin de James. Coup de foudre des deux côtés. Avant de se séparer quelques heures plus tard, ils s’échangent adresses et bracelets en plastique: «C’était la mode à l’époque.» S’ensuivent quelques mois durant lesquels ils s’envoient des lettres et des cassettes audio pour entendre leurs voix respectives. «Il fallait être créatif, explique James. Les relations à distance n’étaient pas encore facilitées par internet, les e-mails, FaceTime.» Joane évoque également des cartes de téléphone à dix francs qui leur permettaient de se parler durant… trois minutes!

Le Singapourien viendra pour la première fois en Suisse en décembre: «A ce moment-là, nous sommes vraiment tombés amoureux, se souvient Joane. Je savais que c’était avec lui que je voulais faire ma vie. Sans penser forcément que nous aurions quatre enfants!» Un sentiment partagé par James… Plusieurs allées et venues entre l’Europe et l’Asie plus tard, le temps qu’il termine son service militaire dans son pays et qu’elle passe son bac, ils finissent par s’établir définitivement en Suisse en 1998.

S’ils ont connu des hauts et des bas – «Surtout au début, quand notre situation financière et professionnelle n’était pas très stable» – ils n’ont jamais songé à se séparer. «Je n’ai jamais regretté d’avoir quitté Singapour, assure James. Je ne regarde pas Joane uniquement comme mon épouse, c’est aussi mon amie, ma confidente, je peux lui raconter tout et n’importe quoi. Quand on se sent aussi bien avec une personne, on est prêt à serrer les dents et à surmonter toutes les difficultés.» Même son de cloche chez Joane, qui se demande: «Qu’est-ce qu’on aurait fait l’un sans l’autre!?» Et d’ajouter: «Je pense que le fait de nous être connus jeunes apporte un petit quelque chose en plus à notre couple.»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Jeremy Bierer