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25 décembre 2015

L’amour du Colt rend aveugle

Je pioche parfois, au hasard, dans le panier des curiosités américaines. Saviez-vous que couper un cactus dans l’Arizona est un crime passible de 25 ans de prison? Qu’uriner en plein air en Californie, dans le Michigan ou l’Idaho peut propulser un malheureux incontinent sur la liste des «sex offenders» (délinquant sexuel)?

Xavier Filliez
Xavier Filliez, journaliste suisse établi à New York.

En voici une, moins drôle, qui fait l’actu: figurer sur la «no-fly list» du FBI (lien en anglais), répertoriant les personnes interdites de vols commerciaux, n’empêche pas les heureux élus d’aller chez Walmart acheter une arme automatique. Ou des explosifs. Ou les deux. Ladite liste est «administrative», alors que le droit de porter une arme est, lui, «constitutionnel», défendu par le deuxième amendement.

En Suisse, cette aberration fera le buzz au repas de Noël. Mais ici en Amérique, le débat intérieur sur les armes est largement éclipsé par la peur du terrorisme qui trouve une jolie caisse de résonance dans la campagne présidentielle en cours, surtout côté républicain, comme l’ont illustré les dernières joutes à Las Vegas, sur CNN.

«L’Amérique est en guerre», dixit Ted Cruz. «Le prochain 11 septembre est proche»: Lindsey Graham. «On est entré dans la troisième guerre mondiale»: Rick Santorum. Dans cette dialectique du pire, il est question de carpet-bombing (bombardements intensifs) en Syrie. De fermer l’Amérique aux musulmans. De verrouiller une partie de l’internet.

En gros: les attentats de Paris (lire une chronique précédente) et la récente fusillade de San Bernardino - 14 morts - d’origine terroriste avérée, nourrissent la terreur et transforment les candidats à l’immigration en punching-ball. Les armes sur le territoire? (a) On verra plus tard (b) C’est sacré (c) «Stuff happens» («Des trucs arrivent» - Celle-là, elle est de Jeb Bush).

Il y a, je le conçois, quelques évidences inquiétantes. Les loupés des services de renseignements à San Bernardino et au Marathon de Boston (2013). Il faut débattre des méthodes de surveillance du renseignement américain dans un juste équilibre de sécurité intérieure et de respect de la vie privée.

De même qu’il est nécessaire de ne pas sous-estimer le traumatisme laissé chez les Américains par le cataclysmique 11 septembre. Le directeur du FBI James Comey a d’ailleurs admis devant le Congrès que les USA font face, aujourd’hui, au degré de menace terroriste le plus élevé depuis de 9/11. Tout ça, très bien.

Or, l’urgence absolue, la maladie de l’Amérique, l’abcès qu’il faut percer au nom de la sécurité intérieure, ce n’est pas le jihadisme rampant ou l’invasion islamique. C’est d’abord l’accès aux armes, responsable de 400 000 morts depuis le 11 septembre, 30 000 par an en moyenne (dont deux-tiers de suicide) et dont l’affaire de la «no-fly list» est un signal d’alarme parmi d’autres.

Lueur dans la nuit: le gouverneur (démocrate) du Connecticut Daniel Malloy, qui a, en 2012, affronté une des tueries les plus sanglantes de l’histoire des Etats-Unis à l’école Sandy Hook (26 morts) vient de déposer un projet de loi pour corriger cette absurdité. Si le Congrès ne s’en empare pas, il la fera exécuter dans son Etat.

Par honnêteté intellectuelle, je souligne ici l’argument de ses détracteurs: parce que les critères (top-secrets) du FBI sont «arbitraires» et «confus», la liste contient des noms d’individus qui n’ont aucun lien avéré avec le terrorisme et donc aucune raison d’y figurer. Les priver d’armes serait injuste.

Ainsi va la vie au pays du Colt et du Smith & Wesson (300 millions d’armes en circulation, 263 000 emplois liés au secteur, impact économique de 43 milliards de dollars): quand il s’agit d’accueillir un musulman syrien, on invoque la sécurité intérieure, quand il s’agit de vendre des flingues et de la poudre, on crie à la discrimination.

P.S.: Pour les cactus et les pipis sauvage, je renvoie chacun à sa responsabilité individuelle.

Texte: © Migros Magazine | Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez