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9 février 2017

L’amour en un clic

Près d’un couple sur cinq se forme désormais via Internet. Particulièrement sur les sites spécialisés et les applications du même genre. Le phénomène se banalise à la vitesse grand V. Pour le meilleur comme pour le pire?

Rencontre sur le web
Comment se déroule une rencontre sur le web? Découvrez-le grâce à notre roman-photo.

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Près de 17% des couples suisses se sont rencontrés sur le web, selon une étude de l’Université d’Oxford menée dans toute l’Europe. Des idylles numériques dont la majorité ont débuté sur des sites de rencontres (57%), le reste se partageant entre les chats et les réseaux sociaux.

Pas étonnant donc si ce genre de plateformes fleurissent comme pâquerettes au printemps. A côté de sites classiques, comme les géants internationaux Meetic et Parship ou les enseignes plus locales comme Swissfriends ou celibataire.ch, on trouve de plus en plus de sites spécialisés, selon l’orientation sexuelle, le type de relation recherchée, ou les intérêts dans la vie. Mais aussi des applications qui promettent de tout emporter sur leur passage, comme Tinder ou Happn.

La sexologue Marie-Hélène Stauffacher voit quand même dans cet engouement une forme de facilité. «On se mouille moins, on reste chez soi, on est tranquille, on peut se permettre de rêver, d’avoir peut-être aussi des déceptions moindres.» Et surtout les sites de rencontres participent d’une habitude qui est devenue un peu la norme, «un modèle de fonctionnement de notre société: acheter en ligne, depuis chez soi». Tout en répondant à un besoin qui a tendance à s’exacerber:

Les gens ne savent plus trop comment se rencontrer, surtout les gens qui ont peu de vie sociale.

«Si vous travaillez dans un environnement uniquement féminin ou uniquement masculin, c’est difficile, quand on sait que la rencontre se fait les trois quarts du temps aux études ou au travail».

Parce que c’était elle, parce que c’était lui

Fondateur du site romand celibataire.ch en 2001, Alain Michel abonde dans ce sens. «Les jeunes ont leurs bandes de copains, mais quand on est célibataire et qu’on a passé 35 ans, ce n’est pas évident de trouver des endroits où rencontrer quelqu’un. Sur un site, on retrouve d’autres célibataires, ça simplifie les choses, ça offre plus de perspectives».

Pourtant, les marieuses électroniques, autrement dit les algorithmes qu’utilisent les sites pour trier et ajuster mécaniquement les profils, rendent Marie-Hélène Stauffacher plutôt dubitative. «L’affectif dépend de facteurs qui ne sont pas complètement rationnels, on peut tomber amoureux d’un regard, d’une odeur, d’un rêve. On aime les grands blonds, on va tomber amoureuse d’un petit brun, on aime les femmes pulpeuses et on tombe sur quelqu’un de très mince, parce que c’était elle, parce que c’était lui».

Alain Michel n’a ce genre de souci: son site n’utilisent pas d’algorithmes. «Déjà parce que le marché limité à la Suisse romande est trop petit pour rajouter encore 200 critères basés sur je ne sais quel profils psychologiques.

Et puis parce que je ne suis pas persuadé que les gens ont besoin d’être identiques pour se rencontrer.»

La méthode à l’ancienne

Marie-Hélène Stauffacher ne conseille pas formellement à ses patients d’utiliser cette voie, mais elle apporte son soutien à ceux qui désirent se lancer. «Je les aide même parfois à rédiger leur profil». Même si elle aurait plutôt tendance à les aiguiller sur des sorties en groupe, organisées ou non par des sites de rencontres, genre OVS (onvasortir.com).

«C’est assez génial comme système: les groupes se constituent en fonction d’intérêts divers, on ira faire des marches, des pique-niques, manger une fondue. Le but n’est pas forcément la rencontre amoureuse, plutôt le plaisir de la sortie, mais ça peut évidemment quand même déboucher sur une belle histoire d’amour. On revient à l’ancienne méthode des rencontres dues au hasard».

Ce genre de sorties, Alain Michel en organise, sous la forme de «soupers, de soirées bowlings, cinéma ou détente en boîte de nuits». Un concept qui présente l’avantage d’offrir aux gens un lieu de rencontre. «Il est parfois plus facile d’être à une table avec d’autres célibataires que d’arriver tout seul.» C’est aussi une manière pour celibataire.ch de répondre à «la concurrence qui grandit chaque année des sites spécialisés et des applications».

L’amour comme on fait son marché

Pour Marie-Hélène Stauffacher, ce qui manque à la rencontre numérique, c’est le mythe fondateur. «Les gens ont besoin de se créer un mythe original. C’est parce qu’il aime telle musique qu’il était au concert et que je l’ai croisé. On aime la même musique, donc forcément on devait se rencontrer.» Cette magie de la rencontre serait largement absente des plateformes numériques, selon elle.

Ce n’est pas magique, une rencontre sur Internet, c’est volontariste, décidé, on reçoit des informations, on trie des gens sur catalogue.»

Cet aspect «catalogue», Alain Michel ne le nie pas. «Les gens qui utilisent les sites en sont bien conscients, et puis chacun est habitué à ce mode fonctionnement, rien qu’en étant sur Facebook par exemple. On a plus l’habitude de s’afficher qu’autrefois ». Il se souvient ainsi qu’au moment du lancement de celibataire.ch, les sites de rencontres étaient «considérés comme le dernier recours, le dernier truc qu’on faisait, désespéré, pour rencontrer quelqu’un, comme autrefois l’agence matrimoniale. Alors que maintenant, il est tout à fait banal, commun d’être inscrit sur un site de rencontre».

Marie-Hélène Stauffacher conseille néanmoins de ne pas laisser trop de temps entre la rencontre virtuelle et la rencontre réelle, de «revenir assez vite à la réalité, cette réalité qui fait qu’il y a entre deux personnes quelque chose qui se passe, qu’on a envie de se toucher.»

Il n’y a pas beaucoup de personnes que l’on a envie de toucher».

Pour la rédaction du profil, la sexologue suggère d’éviter tout ce qui est négatif. «Ne mettez pas «veuf souffrant de solitude» mais plutôt «physicien du CERN, retraité, dans jolie maison…»

Pour Alain Michel, il s’agira «d’être le plus sincère possible», et surtout, «si l’on veut rencontrer du monde, de se monter actif, d’envoyer des messages, ça ne se fait pas tout seul. Mais il ne faut pas être trop pressé».

Enfin, Marie-Hélène Stauffacher conseille de «savoir mettre des limites assez vite, de lire entre les lignes, bien se demander si cette personne nous correspond vraiment». Et bien sûr d’avoir «le goût de l’aventure. Mais toute rencontre finalement, numérique ou pas, implique le goût de l’aventure».

(Photo: Music Division, The New York Public Library. "Since you spurned my gold, or, You are the only girl I love" New York Public Library Digital Collections. http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47de-1843-a3d9-e040-e00a18064a99)
(Photo: Music Division, The New York Public Library. "Since you spurned my gold, or, You are the only girl I love" New York Public Library Digital Collections. http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47de-1843-a3d9-e040-e00a18064a99)

Témoignage: les flirts numériques de Mathilde

«J’ai commencé à aller sur les sites de rencontres il y a dix ans. J’y vais par vagues. Au bout d’un moment, je me dis que ce n’est pas fait pour moi, je me désinscris, puis je me dis que j’aimerais quand même bien trouver quelqu’un, et je me réinscris. Au début, j’ai essayé Swissfriends, ça semblait moins axé sexe et je cherchais plutôt une histoire sérieuse. J’ai rencontré d’abord un type mais qui était déjà avec quelqu’un et souhaitait plutôt étendre son réseau social.

Je suis aussi allée sur Meetic, avec des expériences diverses. Par exemple, une fois après avoir chatté avec un mec, on s’est rencontré rapidement mais on s’est vite rendu compte tous les deux qu’on n’avait pas grand chose en commun. Avec un autre, on s’est écrit pendant deux semaines, il avait un humour qui me plaisait, on s’est vu deux ou trois fois, mais j’ai réalisé finalement que je n’étais pas attirée par lui, alors que lui aurait bien aimé.

La photo est évidemment importante, si tu vois quelqu’un de très beau, tu vas cliquer, c’est humain, mais pour moi il faut qu’il y ait quelque chose de plus. Ceux qui ne mettent rien dans la case prévue pour un petit texte personnel, ça me refroidit. La manière dont que quelqu’un se présente, ça peut faire la différence. Une faute d’orthographe par mot et mon enthousiasme retombe tout de suite…

J’ai aussi essayé AdopteUnMec.com. Là aussi, un peu tous les cas de figure: je rencontre un mec, la soirée se passe bien, j’aimerais bien le revoir, j’écris un mail, il ne répond plus. D’autres fois, c’est moi qui ne suis pas intéressée. Je suis peut-être trop sélective. Sur ces sites, j’y vais un peu à reculons, idéalement je préférerais rencontrer quelqu’un de manière naturelle. Choisir sur photo, aller sur le site à la recherche d’un mec, ça me dérange un peu.

Parfois, on tombe sur des expéditifs, ils veulent vous voir le soir même où vous commencez à chatter, et pas juste pour boire un verre… mais bon, tu es derrière ton écran, ce n’est pas une situation inconfortable. Surtout si l’on suit le conseil de ne jamais prendre un premier rendez-vous chez la personne, de toujours opter pour un lieu public. Je suis actuellement dans une phase où je me demande si j’ai vraiment envie de rencontrer quelqu’un, je suis assez contente de ma vie».

Vidéo: Cœurs à prendre sur le web

Elsa, 22 ans, célibataire, cherche l’amour sur internet. Sur un site de rencontres, elle passe en revue plusieurs profils à la recherche de la perle rare.

Olivier Glassey, sociologue, laboratoire des cultures et humanités digitales (LaDHUL) à l’Université de Lausanne ​(UNIL).
Olivier Glassey, sociologue, laboratoire des cultures et humanités digitales (LaDHUL) à l’Université de Lausanne ​(UNIL).

Olivier Glassey, sociologue: «Les liens se défont aussi facilement qu’ils se sont faits»

Comment expliquer le boom des sites de rencontres?

L’envie de rencontrer son prochain n’est évidemment pas quelque chose de nouveau mais le nombre de célibataires va croissant. Les endroits pour se retrouver ont évolué et ils ne sont pas toujours faciles d’accès. Dans ce contexte les outils de communication numérique sont des solutions en apparence tentantes: elles nous donnent l’impression ou l’illusion qu’on va arriver rapidement, depuis chez soi, à se mettre en contact avec des personnes potentiellement intéressées à nous rencontrer.

Pourquoi parlez-vous d’illusion?

La publicité des plateformes crée l’impression d’une disponibilité, mais passée la phase d’enthousiasme devant cette offre qui semble venir vers nous, les liens se défont aussi facilement qu’ils se sont faits. Il faut apprendre à redimensionner ses espoirs. Surtout qu’avec le moment critique de la rencontre dans le monde réel, on va souvent déchanter.

On peut avoir un bon feeling à distance mais ce n’est pas la garantie d’une alchimie lors de la rencontre.

Tout cela a quand même un aspect catalogue, non?

Certains sites ne s’en cachent pas, comme AdopteUnMec.com qui a pour logo la silhouette d’une femme mettant un homme dans un caddie. La vision consumériste des contacts et éventuellement de la relation est affichée dès le départ, comme un choix dans une liste de possibles. Les plateformes vous permettent de traiter l’ensemble de vos contacts comme une base de données dans laquelle vous allez faire votre marché. C’est la partie un peu déshumanisée de la chose. On se trouve à jongler techniquement avec une masse de propositions, avec des informations finalement assez limitées et pas toujours fiables sur ces contacts potentiels.

Ces sites et applications se spécialisent-ils de plus en plus?

C’est un modèle économique qui marche assez bien et effectivement des applications se développent pour des domaines de niche ou des publics spécifiques. Il existe même des applications de rencontre où les gens sont invités à poster non pas des photos d’eux-mêmes, mais de leur chat, ou de leur logement.

L’idée c’est que parfois pour se rencontrer, il faut se soustraire à la dictature de l’apparence physique.

N’est-ce pas là une exception?

C’est évident que la photographie reste l’élément central de séduction. Tinder est un bon exemple: en une fraction de seconde, on va considérer la possibilité ou l’impossibilité d’une éventuelle rencontre en se basant uniquement sur une photo. D’où parfois l’utilisation de photos retouchées. Il y a même des cas où la photo est celle de quelqu’un d’autre. Certains font le pari que le plus important est d’avoir la possibilité de rencontrer l’autre, qu’ils pourront séduire en utilisant d’autres méthodes, comme le langage, la création d’un lien cordial, etc. C’est une stratégie dangereuse parce que l’autre a l’impression d’une trahison dès le départ.

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Nicolas Righetti/lundi13