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17 août 2015

«L’animal est porteur d’histoire»

Réels ou imaginaires, les animaux sont des personnages historiques à part entière. Compagnons du quotidien, ils sont aussi cadeaux diplomatiques et outils de communication. Entretien avec l’historienne française Marie-Hélène Baylac.

Marie-Hélène Baylac
Marie-Hélène Baylac s’est penchée sur les liens entre animaux et société au cours de l’histoire.

Un livre sur les animaux célèbres. Les bêtes seraient-elles en passe de voler la vedette aux humains?

Non, parce que de tout temps, l’animal a été aux côtés de l’homme et a joué un rôle. Prestigieux, comme l’éléphant d’Hannibal, ou légendaire, comme le cheval de Troie. L’animal a toujours été porteur d’histoire! Même si la chrétienté a constamment mis l’homme au-dessus de l’animal, il y a toujours eu des philosophes pour s’interroger sur la place et la nature des bêtes.

La Fontaine écrivait déjà que l’animal pense sans le savoir, alors que l’homme sait qu’il pense.»

Et le nombre d’animaux de compagnie ne cesse d’augmenter. Comment expliquez-vous ce phénomène?

C’est vrai, dans nos sociétés occidentales, nous avons de plus en plus d’animaux d’agrément. Les Américains détiennent le record, avec 94 millions de chats et 78 millions de chiens pour 316 millions d’habitants. Sans doute parce que nous vivons loin de la campagne, en ville, nous avons besoin de retrouver un contact avec la nature. Mais il y a aussi un intérêt affectif de plus en plus grand pour l’animal, d’autant que nous portons sur lui un autre regard. En France, il n’est plus considéré comme un bien, mais comme un être sensible. Le code civil a été modifié dans ce sens et des lois punissent désormais les cas de maltraitance.

Si tout le monde ou presque a aujourd’hui un animal de compagnie, au Moyen Age, c’était uniquement l’apanage des seigneurs…

Oui, au départ, l’animal est utilitaire et il l’est resté très longtemps dans les campagnes. Il servait à la chasse, à garder le troupeau, etc. Mais les souverains, qui pouvaient avoir le luxe d’un autre regard, se sont pris d’affection pour leurs chiens de chasse, qui étaient les plus beaux, et les ont introduits dans leurs appartements. C’est comme ça qu’est né le chien de compagnie. Au début, c’était surtout de gros chiens, genre lévriers, qui ont été croisés et recroisés, pour donner par la suite de plus petites races, carlins, bichons, King Charles. Il faut savoir que le petit chien à sa mémère d’aujourd’hui arrive au XVIe siècle dans les chambres royales. Henri III avait toujours des carlins, qu’il promenait dans un panier accroché à son cou avec un grand foulard!

Marie-Hélène Baylac

Louis XI mettait des colliers de rubis et des justaucorps en velours à ses lévriers… Le luxe pour les animaux n’est finalement pas une invention du XXIe siècle!

Eh bien non. Evidemment, c’était uniquement les seigneurs qui les bichonnaient comme ça. On leur faisait fabriquer des mangeoires, on les habillait de fourrure, on les coiffait, comme on le fait aujourd’hui dans les salons de beauté pour animaux. Cela dit, quand François Mitterrand est décédé, on a érigé près de Latché une statue le représentant avec son labrador Baltique, sur le même modèle que celle de Louis XI avec son chien. On voit qu’il y a une sorte de continuité…

Etonnant: au XVe siècle, les animaux domestiques étaient souvent des animaux sauvages…

Oui, parce que la séparation avec la nature était moins grande. Du coup, on admettait ces animaux à l’intérieur et, quand on était un seigneur, c’était un luxe de posséder un animal exotique, rare et prestigieux. C’était une marque de noblesse et de grandeur. Les animaux les plus appréciés étaient ceux que l’on dit royaux, comme le lion ou l’éléphant, qui est grand, majestueux, intelligent, sage. Quand vous regardez les armoiries européennes, ce sont essentiellement le lion et l’aigle qui sont représentés, parce qu’ils sont réputés pour être nobles. Le lion rend la justice dans les fables de La Fontaine. Par contre, l’ours, longtemps prisé pour sa force, n’apparaît pas souvent sur les armoiries. Il a été dévalorisé à partir du XIe siècle par l’Eglise, parce qu’il était l’objet d’un culte païen dans les pays du nord, notamment l’Allemagne. On l’a dépeint comme un animal lourd, glouton, paresseux, dangereux capable de violer les femmes…

Pourquoi le chat a-t-il mis autant de temps à entrer dans les bons papiers des nobles?

Chasseur de souris, le chat est utile à la campagne, mais peut-être à cause de son caractère indépendant, il a longtemps été considéré comme un animal maléfique, lié à la sorcellerie. Jusqu’au XVIe siècle, on jetait des sacs remplis de chats dans les feux de la Saint-Jean. Richelieu aimait les chats, mais ils ont tous été tués à sa mort. Le chat est davantage un attribut d’écrivain que de chef d’Etat. C’est le greffier de Colette, de Céline, de Victor Hugo, de Mallarmé…

Marie-Hélène Baylac

Pourtant, aujourd’hui, les chats sont les hôtes de marque des premiers ministres anglais…

Oui, Churchill adorait les chats. En 1940, quand il arrive au 10, Downing Street, il y avait déjà le chat de Chamberlain et le chat chasseur de souris en chef. C’est une tradition britannique très ancienne, qui apparaît d’ailleurs dans les contes dès l’entre-deux guerres. Le cabinet étant situé dans un vieux quartier de Londres, la meilleure façon de lutter contre les souris était les chats. Quand Churchill est devenu premier ministre, il a amené son protégé, Nelson, en référence à l’amiral qui avait vaincu les troupes de Napoléon. Et Nelson est devenu un symbole de la détermination de Churchill à vaincre Hitler. Depuis, les chats ont pris une importance toujours plus grande au 10, Downing Street. D’ailleurs les rapports entre les matous en place et les premiers ministres alimentent régulièrement la presse people!

Les premiers ministres anglais ont plutôt des chats, alors que les présidents à l’Elysée ont des chiens. Une opposition de style qui en dit long?

Oui (rires). Pompidou est le premier président à avoir eu des labradors. Mais chez lui, il n’y avait aucun calcul, c’était vraiment ses chiens. Le premier à les avoir médiatisés est Valéry Giscard D’Estaing, grand amateur de chiens et grand chasseur. Il avait compris le parti que l’on pouvait en tirer. Cela dit, c’est lui aussi qui a fait la première loi qui reconnaissait l’animal comme un être sensible. François Mitterrand adorait Baltique, chien le plus mal élevé de France, et il était capable de tout interrompre pour s’occuper de lui. Ensuite, le goût des chiens s’est conjugué avec le pouvoir.

Nicolas Sarkozy a pleuré quand son labrador est mort et François Hollande, qui n’est pas très chien, a fini par en recevoir un…»

Ces animaux ont-ils un impact sur la cote de popularité des présidents?

Pas directement, mais il est un moyen de communiquer sur la politique et de dire aussi que l’homme politique est un homme normal. Il est devenu un attribut incontournable, au point que l’on n’imagine plus un chef d’Etat sans son animal domestique. Quand Barack Obama a été élu, il n’en avait pas, parce qu’une de ses filles est allergique aux poils de chiens. Mais c’était impensable qu’il soit à la Maison-Blanche sans animal de compagnie alors que 60% des foyers américains en possèdent un! Il a finalement reçu un chien d’eau portugais non allergène de la part du sénateur Kennedy. En 2013, la carte de vœux de la Maison-Blanche était signée Bo, avec juste le chien sous le sapin. Il est véritablement le First dog, comme on dit la First Lady. »De même, ce n’est pas un hasard si François Hollande a baptisé son labrador Philae, du nom du robot qui s’est posé sur la comète Tchouri avec succès. C’est un moyen de dire: «Je suis un président qui va de l’avant, capable de porter la France vers l’avenir.

Le chien est devenu un outil de communication, même s’il n’a pas forcément d’impact sur la cote de popularité.»

Vous dites que l’animal a gagné en considération, mais perdu en valeur. Pourquoi?

Je parle des cadeaux diplomatiques. Offrir des animaux exotiques n’est plus un cadeau prestigieux, parce qu’ils sont moins rares. Autrefois, on ne les connaissait pas, on n’en avait jamais vu. Quand Louis XIV a reçu son éléphant du Congo, c’était extraordinaire, on notait tout ce qu’il faisait. On le nourrissait avec de la soupe de pain et du vin, et à sa mort, le roi a assisté à sa dissection. Quand la première girafe est arrivée en France, en 1828, les foules se précipitaient. Aujour­d’hui, l’animal exotique, on le voit partout, à la télé, au cinéma, ce n’est plus un cadeau de valeur que de l’offrir à un chef d’Etat. Et puis, la législation sur les espèces sauvages a changé. Il y a toute une liste d’animaux que l’on n’a plus le droit de détenir ou d’importer.

Marie-Hélène Baylac

N’est-ce pas même devenu un cadeau encombrant…

Oui, le dernier cadeau fait à la France a été un fiasco. Il s’agit du chameau offert à François Hollande par la ville de Tombouctou à la suite de l’opération Serval. Il était impensable de le ramener à Paris, la presse titrait déjà avec ironie: «Il y aura deux chameaux à l’Elysée»… Cette malheureuse bête n’est donc pas revenue dans l’Hexagone et, semble-t-il, a été mangée par sa famille d’accueil. La presse en a fait ses choux gras…

L’animal a changé de statut, au point de le considérer parfois comme une personne à part entière. Qu’en pensez-vous?

Je ne vais pas jusqu’à dire que l’animal égale l’homme. Mais il mérite le respect et d’être traité comme un humain. Il faut interdire tout ce qui est maltraitance. Mais, à travers mon livre, j’ai surtout voulu montrer le rôle important que l’animal a toujours joué pour l’homme. Que ce soit Barry, le chien Saint-Bernard sauveteur suisse, ou Laïka, chienne sacrifiée à la conquête spatiale. Pour toutes ces raisons, les animaux méritent notre reconnaissance.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Spohn