Archives
15 septembre 2016

Emmanuel Mogenet: «L’apprentissage automatique va révolutionner la société»

Google a installé à Zurich son nouveau centre de recherche européen consacré à l’intelligence artificielle. Emmanuel Mogenet en est le directeur. L’ingénieur français est convaincu que les nouveaux outils développés aujourd’hui transformeront profondément la société et l’économie.

Emmanuel Mogenet voit dans l'intelligence artificielle un immense potentiel plutôt qu’un danger.

Pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, comment vulgariseriez-vous votre sujet de recherche, soit l’apprentissage automatique, dit aussi «machine learning»?

Jusqu’à il y a peu, l’écriture de nouveaux programmes informatiques était un travail complexe. Il s’agissait en effet d’expliquer précisément à l’ordinateur comment effectuer chacune des tâches. Un peu comme si vous appreniez à un petit enfant à préparer une recette de cuisine: puisqu’il n’a aucune expérience en la matière, chaque petite action, y compris la plus élémentaire, doit lui être décrite dans les moindres détails. Voilà pour la manière traditionnelle… compliquée, pas forcément efficace et qui ne peut résoudre certains problèmes comme la compréhension du langage humain. Grâce à l’apprentissage automatique, les ordinateurs parviennent aujourd’hui à apprendre par eux-mêmes, ce qui simplifie énormément le travail des programmeurs informatiques.

Comment cela fonctionne-t-il?

Imaginons une tâche extrêmement simple à réaliser pour un humain: en observant une photo, décider si oui ou non un chat y est représenté. Un enfant de 2 ans en serait capable! Mais c’est une autre paire de manches pour un ordinateur. Pourquoi? Parce qu’il nous est impossible de formuler une «recette de cuisine» qui permettrait à la machine d’arriver à la bonne conclusion. Aujourd’hui, les techniques dites de «l’apprentissage automatique» ont changé la donne. La méthode consiste à entrer dans un système informatique une très grande quantité de photos. Certaines représentent des chats et sont labellisées comme telles, tandis que sur d’autres figurent des éléments aléatoires, mais aucun chat. Après un certain temps d’apprentissage, le système est capable de déterminer par lui-même si l’animal en question est présent ou non sur un cliché. Y compris sur une image qu’on ne lui a encore jamais soumise!

L’explosion des données numériques sur la toile (le «big data») est donc une condition essentielle au fonctionnement de l’apprentissage automatique?

Grâce à internet, d’énormes quantités d’informations sont disponibles et il est très facile d’y dénicher des millions de photos de chats! Mais il a fallu aussi mettre au point des ordinateurs dotés d’une puissance de calcul très élevée pour parvenir à gérer ces énormes masses de données. Les développements théoriques de ces dernières années ont aussi permis des avancées considérables. Ces conditions réunies, on peut dire que l’apprentissage automatique – un domaine qui intéresse les informaticiens dès les années 1980 – fonctionne désormais pour de vrai!

Vous avez des exemples?

Plusieurs outils de Google mettent déjà à contribution l’apprentissage automatique. Il y a notamment notre logiciel de traduction, qui combine reconnaissance vocale et traduction automatique. On l’utilise également dans l’application Google Photos (Emmanuel Mogenet prend son smartphone et dit: «OK Google. Photos de moi en train de pêcher»). Sur les 40 000 images personnelles que j’ai stockées sur les serveurs Google, le système est parvenu à identifier celles qui ont été prises lors de mes parties de pêche (il nous tend son smartphone et montre les résultats affichés). Parce que le système a compris par lui-même que lorsqu’on aperçoit sur une photo de l’eau, une canne à pêche ou des poissons, il y a de grandes chances qu’il s’agisse de pêche. Sans l’apprentissage automatique, impossible de concevoir un logiciel qui parvienne à un tel résultat.

En 2012, le credo de Google était «mobile first». Désormais, c’est sur l’intelligence artificielle que tous les efforts sont concentrés?

L’entreprise a pris avec succès le virage du smartphone. Car aujourd’hui, la plus grande partie de ses revenus provient effectivement de ce marché. La nouvelle vague à nos portes est celle de l’intelligence artificielle, comme l’a confirmé Eric Schmidt, président du conseil d’administration de Google lors de la dernière assemblée générale des actionnaires. Ce qui nous pousse à implanter progressivement cette technologie dans la plupart des outils fournis par Google.

Mais les consommateurs sont-ils prêts à les utiliser?

Contrairement à la plupart des entreprises, qui réfléchissent d’abord en termes de profit lorsqu’elles lancent de nouveaux produits, la philosophie chez Google est de se focaliser exclusivement sur l’utilisateur en cherchant à le rendre heureux. Si ce défi est relevé, alors des profits en découleront automatiquement… Nous suivons ce même principe en ce qui concerne l’apprentissage automatique: nous mettons à disposition de nouveaux outils, très simples d’usage, qui viennent à l’aide de l’utilisateur dans sa vie de tous les jours. On n’a pas forcément besoin de comprendre le système complexe qui gère cette technologie pour en profiter. Tout comme lorsqu’on regarde la TV, il n’est pas nécessaire de savoir comment fonctionne la technique qui se cache derrière l’appareil.

Ces outils ne paraissent pas encore tout à fait au point, à l’exemple de la reconnaissance vocale qui ne parvient pas toujours à reconnaître les mots prononcés… Quand pourra-t-on s’y fier à 100%?

Pouvez-vous faire totalement confiance à un interlocuteur humain (rires)? Cela dit, il est vrai que l’on est encore très loin d’égaler l’intelligence humaine. Il n’y a que pour des tâches très spécifiques que l’ordinateur peut se montrer plus performant que l’humain. On l’a vu en mars dernier, quand le programme Alphago, développé par Google, est parvenu à battre le champion du monde du jeu de go. Mais imaginer un programme qui soit capable de dialoguer avec un humain est bien plus complexe. A l’image d’Allo, la future application de messagerie de Google, sur laquelle on pourra chatter avec ses amis et aussi s’adresser à un assistant virtuel qui produit des réponses automatiques grâce à l’intelligence artificielle.

Pourquoi le langage humain est-il si complexe à reproduire pour une machine?

Lorsque deux humains discutent, ils partagent un même modèle mental de l’univers. C’est une connaissance que l’on acquiert dès l’enfance, en observant et interagissant avec l’environnement qui nous entoure. C’est ce qu’on appelle le sens commun: on sait que le ciel est bleu, que la gravité nous attire vers le sol, que les vaches ne savent pas voler, etc. Toutes ces informations, a priori évidentes pour un humain, ne sont pas encore comprises par les ordinateurs. Pour combler cette lacune, nous leur faisons analyser une énorme quantité de photos et vidéos que l’on trouve sur internet. En fait, c’est comme si nous donnions des yeux aux ordinateurs pour regarder le monde! Grâce à des techniques d’apprentissage automatique, petit à petit, les machines parviendront à raisonner et à tirer leurs propres conclusions.

Le cerveau humain est-il une source d’inspiration quand on développe ce type d’outils?

Pour la plupart des inventions scientifiques, la nature est une source d’inspiration. Pensez aux ailes d’avion, inspirées de celles des oiseaux... Il se trouve que le cerveau humain est l’élément biologique le plus intelligent sur terre, il est donc logique que nous nous en inspirions... Mais cela ne signifie pas que nous construisions aujourd’hui des outils qui copient son mode de fonctionnement. Je doute d’ailleurs qu’un jour nous ayons recours à des matériaux d’origine biologique pour développer l’intelligence artificielle.

C’est un fantasme récurrent dans la science-fiction: les machines deviennent un jour si intelligentes qu’elles prennent le contrôle sur l’être humain. Cette peur est-elle justifiée?

Il n’y a aujourd’hui aucune raison de s’en inquiéter. Les ordinateurs intelligents ne sont pas encore si intelligents que ça… Et ils sont encore très loin de le devenir! Cela m’étonnerait que de mon vivant un ordinateur réussisse le test de Turing (ce test permettrait de déceler au travers d’une communication verbale avec un ordinateur si derrière la machine se trouve un interlocuteur humain ou pas, même si l’ordinateur converse de manière naturelle, rendant l’identification de la machine très difficile, ndlr). Je reste pourtant convaincu que leur niveau d’intelligence sera suffisamment élevé, dans un futur proche, pour transformer la société.

Il faut donc s’attendre à une nouvelle révolution?

L’arrivée de nouvelles technologies a toujours eu de grandes répercussions sur la société, ce n’est pas nouveau. On l’a vu il y a 150 ans lors de la révolution industrielle ou il y a 300 000 ans quand l’homme a maîtrisé le feu. L’apprentissage automatique va amener une révolution aussi profonde que l’a été internet dès les années 1980. Ce qui impliquera donc un effet transformateur puissant sur de nombreuses catégories de métiers.

Il y a donc le risque de perdre des emplois, notamment dans le secteur tertiaire?

Dans les dix à vingt prochaines années, je pense effectivement que certaines catégories d’emplois disparaîtront. Mais en même temps, cette révolution technologique fera apparaître de nouveaux métiers. L’arrivée d’internet a créé un même chamboulement de l’économie, en faisant disparaître certains emplois mais en créant de nombreux autres! L’apprentissage automatique permettra la simplification de nombreuses tâches rébarbatives… Ce qui laissera davantage de temps à l’employé pour se montrer plus créatif. Vous savez, à une certaine époque des personnes étaient payées pour conduire les ascenseurs. Aujourd’hui, le métier a disparu parce que l’usage de ces appareils est à la portée de tout un chacun. Un effet comparable va probablement se produire demain sur d’autres professions.

Comment peut-on se préparer à ce changement?

Il est indispensable que tous les acteurs impliqués dialoguent: informaticiens, politiciens, chefs d’entreprise, philosophes… Il faut prendre toutes les précautions nécessaires pour que cette transformation de la société ces dix à vingt prochaines années s’effectue de manière réfléchie. Et pas trop rapidement non plus pour que l’économie et les gens aient le temps de s’y adapter. Personnellement, j’y vois surtout des avantages: si tout va bien, l’arrivée de ces nouveaux outils permettra de résoudre des problèmes qui jusqu’ici restaient de véritables casse-tête.

A quelles avancées peut-on s’attendre?

Par exemple à se débarrasser enfin des embouteillages! Car l’apprentissage automatique est également au cœur des systèmes de voitures sans chauffeur. Une technologie qui pourrait contribuer à rendre le trafic routier plus fluide et sûr, du jour au lendemain. Autre exemple: grâce à des techniques d’apprentissage automatique, des chercheurs de Google à Londres sont parvenus, en seulement trois mois, à améliorer de 30% l’efficacité énergétique de nos data centers. Un gain phénoménal! Et qui présage de belles économies d’énergie notamment dans le secteur industriel.

Pourquoi Google a-t-il basé son centre de recherche sur l’apprentissage automatique à Zurich plutôt qu’ailleurs?

La liste des avantages est longue. Principalement, je citerais la position géographique idéale de Zurich, au centre de l’Europe. Ensuite, la ville est également attrayante pour nos employés internationaux – plus de 75 nationalités parmi nos ingénieurs! – grâce à son aspect multiculturel et à sa haute qualité de vie. On bénéficie aussi de la proximité des deux écoles polytechniques fédérales à Zurich même et à Lausanne, deux institutions très réputées dans le domaine des sciences informatiques. Nous collaborons avec ces dernières dans de nombreux domaines de recherches et beaucoup d’étudiants issus de ces deux filières trouvent un emploi chez Google.

Quelles sont vos ambitions en termes de recrutement?

Nous avons déjà dépassé la centaine d’employés dans le département zurichois consacré à l’apprentissage automatique, et ce n’est qu’un début. Nous avons grand intérêt d’attirer des personnes talentueuses qui ont fait preuve de compétences dans ce domaine. L’intelligence artificielle, c’est l’avenir! J’appelle les gouvernements et les entreprises à ne pas tarder à investir dans ce champ de recherche s’ils ne veulent pas rater le coche. Ignorer le potentiel de l’intelligence artificielle, c’est comme ignorer les ordinateurs dans les années 1960 ou la machine à vapeur au milieu du XIXe siècle. On ne peut tout simplement pas se le permettre!

Texte: © Migros Magazine / Alexandre WIllemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Christian Schnur