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2 juin 2014

L’arithmétique au secours du français

Jacques-Etienne Bovard s'interroge sur le zèle soudain de certains de ses étudiants peu avant les examens.

Jacques-etienne Bovard, professeur et écrivain.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Il est toujours captivant de voir une classe de gymnasiens s’acheminer vers les examens finals. Plus perceptible de semaine en semaine, une douce magie cognitive se répand dans les salles. Voilà qu’Untel, qui jusqu’ici n’a jamais manifesté le plus vague intérêt pour votre cours, se met mystérieusement à répondre à vos questions et même à vous en poser, d’autres à réclamer des révisions, voire des exercices supplémentaires. Tiens tiens! «Monsieur, c’est déjà quoi la différence entre la métaphore et la comparaison? Pis Molière, c’est bien le classicisme?» Ah, ce que c’est bon!

Le phénomène confine parfois presque au miracle. Commençant l’autre jour à corriger leur dernière dissertation sur Le Misanthrope, j’étais, je l’avoue, résigné au pire, les élèves en question m’ayant disons peu accoutumé à l’éblouissement dans cet exercice il est vrai ardu, malgré des années de serinages, d’objurgations et de menaces. Or, que vois-je, de mes yeux plus hallucinés de copie en copie? Tout à coup la maîtrise était là, l’exigence, la curiosité, la structure, la connaissance, le verbe, et tout cela, tenez-vous à la table, avec cinq fois moins de fautes d’orthographe!

Stupeur, incrédulité, soupçons: or, l’épreuve a été rédigée entièrement en classe, et sans smartphones. Ravissement, donc, allégresse, pluie de 5, de 5,5, même quelques 6! Eh, mais ces gredins sont donc capables de beaucoup mieux que ce qu’ils ont jamais montré! Quelle grâce d’En-haut les a-elle touchés? Puis, en introduisant ces notes plantureuses dans le calculateur des moyennes, l’explication scientifique: les plus prodigieux bonds qualitatifs ont été accomplis précisément par les élèves dont la note finale, selon le jeu des fractions arrondies, était encore susceptible d’ascension au demi-point supérieur; ceux qui ne pouvaient envisager qu’une baisse ont «assuré», presque tous méritoirement; seuls les deux ou trois malheureux qui n’avaient plus rien à perdre en sont restés à leur «plantée» usuelle… Qu’en concluriez-vous, à ma place? Qu’aimeriez-vous agiter au-dessus de leurs têtes, en leur rendant ces édifiantes copies: l’encensoir ou le martinet?

Et dire que certains pédagogistes, sous de nobles prétextes, voudraient supprimer les examens… Mais surtout pas! Plutôt trois ou quatre fois chaque année, que diable!

© Migros Magazine - Jacques-Etienne Bovard

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Auteur: Jacques-Etienne Bovard