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13 août 2012

L’art au firmament

Grâce à «Luna», la nouvelle structure scénique aérienne imaginée par l’EPFL, le festival St-Prex Classics s’offre un écrin à l’image de sa programmation: brillante et audacieuse.

Dessin de Luna au dessus de St-Prex, vu depuis le lac
La toiture du festival, une demi-sphère gonflée à l’hélium, pourra s’élever jusqu’à 50 mètres en cas de beau temps. (Visualisation: EPFL/Alice)

A Saint-Prex, le magnifique vieux bourg qui s’avance en pointe dans le lac Léman semble figé dans le temps. Très prochainement pourtant, il sera catapulté dans le XXIe siècle, et ce, en l’espace de quelques jours, soit le temps de construire Luna, la nouvelle scène en plein air du festival St-Prex Classics.

Dieter Dietz (Photo: EPFL)
Dieter Dietz (Photo: EPFL)

Le propos est-il exagéré? Pas vraiment, tant la structure au sol et dans les airs semble prometteuse. «Avec ce projet, nous marions véritablement le médiéval au contemporain», se réjouissent en chœur Hazeline van Swaay-Hoog, fondatrice de cette manifestation qui allie la musique classique, la danse et le chant, et Dieter Dietz, professeur d’architecture et directeur de l’Atelier de conception de l’espace (Alice) de l’EPFL qui a imaginé le nouveau symbole du festival.

Des références anciennes pour une architecture avant-gardiste

Mais commençons par la partie terrestre qui va transformer une grande partie du bourg en salle de spectacle à part entière. En effet, la grand-rue deviendra le foyer de la manifestation et, dans son prolongement, la place de la tour de l’Horloge se muera en une scène de 17 mètres de large recouverte de bois.

Fait marquant, les spectateurs devront traverser l’estrade avant d’aller s’asseoir dans les gradins pouvant accueillir jusqu’à sept cents personnes. «Nous aurions pu simplement construire une tubulure avec des échafaudages, explique Dieter Dietz. Mais cela aurait juré avec l’ensemble médiéval qui est classé.»

Avec son équipe composée d’architectes et d’étudiants, le professeur a donc planché sur une solution plus élégante. «Nous avons rapidement pensé au sanctuaire d’Asclépios en Epidaure», se souvient le directeur du laboratoire Alice. Construit au IVe siècle avant J.-C. dans une vallée du Péloponnèse, l’ensemble est surtout connu pour son amphithéâtre pouvant accueillir 12 000 personnes. «Pour le St-Prex Classics, nous allons donc reproduire un fragment des gradins antiques à l’échelle 1:1», explique Dieter Dietz.

Dieter Diez: «Le toit est imaginé pour favoriser les rencontres.» (Visualisation: Studio Tanuki)
Dieter Diez: «Le toit est imaginé pour favoriser les rencontres.» (Visualisation: Studio Tanuki)

Epidaure n’est pas la seule référence architecturale qui sous-tend Luna. «Nous avons remarqué que l’ensemble de la tour de l’Horloge et ses portes adjacentes se calquaient parfaitement sur les plans du Teatro olimpico de Vicence dessiné par le génial Andrea Palladio. Cette similitude était bien sûr très stimulante», se réjouit le professeur.

Bien que riches en symboles, les éléments au sol ne seront rien sans la partie céleste du projet. En effet, le désir d’Hazeline van Swaay-Hoog a toujours été de créer un élément «emblématique qui puisse servir d’icône au festival et à la région». L’architecte poursuit: «Nous voulions de plus quelque chose de léger. C’est pourquoi nous sommes partis sur l’idée de travailler avec de l’hélium.» Ainsi, le toit sera constitué d’une grande enveloppe gonflable illuminée de l’intérieur. Par beau temps, l’ensemble pourra s’élever en tournant sur lui-même jusqu’à 50 mètres dans les airs et prendra des allures de lune (d’où le nom du projet). Visible loin à la ronde, l’astre jouera aussi le rôle de point de ralliement pour tous les visiteurs.

Une deuxième lune sur le lac Léman

Une ambiance féerique!(Visualisation: Studio Tanuki)
Une ambiance féerique! (Visualisation: Studio Tanuki)

«Ce dôme flottant de 25 mètres de diamètre a été réalisé par une société britannique, Cameron Balloons. La même qui a développé le Breitling Orbiter de Bertrand Piccard», précise Dieter Dietz. Pouvant résister à des vents de 140 km/h, la demi-sphère sera manœuvrée les premiers temps par un aérostier. «Cette année, Luna restera toutefois accrochée sur son anneau d’aluminium, avertit l’architecte. Nous profiterons de la présente édition du festival pour peaufiner les derniers réglages du système de filins en tétraèdre ainsi que le fonctionnement des quatre moteurs.»

Alliant prouesse technique et geste architectural, Luna devrait permettre au St-Prex Classics de se démarquer des autres festivals qui foisonnent en Suisse romande en été. «Tel n’est pas le but premier, assure pourtant Hazeline van Swaay-Hoog. Jusqu’à présent, notre scène était installée dans la grand-rue et mesurait à peine 8 mètres, ce qui pouvait poser problème pour les soirées qui requièrent beaucoup d’espace.»

La place de la tour de l’Horloge et sa scène de 17 mètres de large. (Visualisation: Studio Tanuki)
La place de la tour de l’Horloge et sa scène de 17 mètres de large. (Visualisation: Studio Tanuki)

Et comme la fondatrice de la manifestation a pour habitude de ne travailler qu’avec les meilleurs, elle s’est logiquement tournée vers l’EPFL. «Je souhaitais un concept novateur avec un waow effect qui s’intègre parfaitement dans le site si particulier du vieux bourg», se souvient la directrice de la manifestation. Pari tenu. «Luna représente tout ce que la Suisse sait faire de mieux dans le domaine de la précision et de la technologie.»

A peine dévoilée, l’œuvre de Dieter Dietz et son équipe devisée à 2,75 millions suscite déjà un vif intérêt de la part d’autres manifestations à ciel ouvert. «Nous avons prouvé qu’il existe des solutions au lancinant problème que connaissent les festivals dépendant de la météo», commente Hazeline van Swaay-Hoog. Nous espérons que le projet stimulera d’autres organisateurs.»

Pour Dieter Dietz, Luna présente une autre qualité. «Cette structure scénique résume ce que l’architecture doit être, soit un instrument qui favorise les rencontres. Habitants, musiciens et spectateurs pourront aisément entrer en contact.» Reste maintenant à observer comment le public prendra possession des lieux. Pour cela, rendez-vous dès le 23 août à Saint-Prex.

Jacques Attali à la baguette

Hazeline van Swaay-Hoog: «Inviter des stars ne suffit pas à assurer le succès du festival.» ((Photo: Charly Rappo)
Hazeline van Swaay-Hoog: «Inviter des stars ne suffit pas à assurer le succès du festival.» (Photo: Charly Rappo)

Chaque année, le festival St-Prex Classics ambitionne de présenter une affiche d’exception et des mariages de talents inédits. Pour Hazeline van Swaay-Hoog, sa fondatrice, il ne suffit en effet pas d’attirer des stars pour assurer la réussite de la manifestation. Il faut également convaincre les artistes de sortir de leur zone de confort.

Cette année, la soprano Natalie Dessay s’essaiera donc au répertoire de musiques de films accompagnée par le grand compositeur Michel Legrand. La pianiste Yuja Wang et le violoncelliste Gautier Capuçon feront danser Natalia Osipova et Ivan Vasiliev, deux étoiles issues de l’école Bolchoï. Et le violoniste Nigel Kennedy se produira avec les jeunes talents qu’il parraine. Outre l’unique récital en Suisse de Murray Perahia, un autre temps fort de cette 7e édition sera assurément la venue de Jacques Attali. Ancien conseiller de François Mitterrand, le Français ne sera pas invité comme économiste mais comme chef d’orchestre.

«Attention, ce n’est pas un coup médiatique, se défend Hazeline van Swaay-Hoog. Jacques Attali est un vrai mélomane. J’aime d’ailleurs beaucoup son approche de la musique. Ainsi, s’il n’éprouve aucune crainte à donner une conférence devant plusieurs milliers de personnes, il a peur de se retrouver face à un orchestre. Cela ne l’empêche toutefois pas de surmonter ses appréhensions et de vivre sa passion. Je fonctionne exactement ainsi.» A Saint-Prex, Jacques Attali dirigera le Sinfonietta de Lausanne avant de s’entretenir avec Darius Rochebin sur le thème de la musique.

Auteur: Pierre Wuthrich