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30 mars 2015

L’autodéfense: une arme utile contre le machisme?

L’école doit-elle enseigner le self defense aux filles, histoire de mettre fin au sexisme ordinaire? C’est l’expérience que mène la Suisse orientale depuis plusieurs années. Mais est-on prêt à franchir le pas de ce côté-ci de la Sarine? La proposition divise...

Cours de self defense pour filles photo
L’école doit-elle enseigner le self defense aux filles, histoire de mettre fin au sexisme ordinaire? (Photo: Keystone)

Insultes, violences verbales et physiques. Les filles sont encore souvent victimes d’attitudes dégradantes et dénigrantes de la part de certains garçons. Malgré des années d’éducation et de combats féministes. Pour casser ce rapport de force sexiste et séculaire, certains établissements scolaires de Suisse orientale ont mis sur pied des cours ciblés pour les adolescentes. Au programme: self defense, soit initiation aux techniques de combat, mais surtout apprentissage de l’affirmation de soi.

Oui, depuis cinq ans, outre-Sarine, on combat l’éternel retour du machisme à grands coups de pied et de cris. Avec pour objectif de redonner confiance en elles à ces filles qui baissent les yeux devant l’outrage.

En France aussi, l’Education nationale vient d’élaborer un arsenal anti-harcèlement scolaire, en mettant l’accent sur la formation des enseignants et la prise en charge des familles.

Alors, l’école doit-elle instaurer des cours d’autodéfense en Suisse romande également? Amener les filles à redresser la tête en sortant les poings, quand on sait que 11,7% d’entre elles sont victimes de mobbing de leurs pairs? La réponse divise. Georges Pasquier, président du Syndicat des enseignants romands, y voit un pas de trop. «On risque d’entrer dans une spirale de la violence. C’est comme si on apprenait au tigre à courir plus vite, et non pas aux chasseurs à tirer un peu moins», a-t-il confié à 20 Minutes.

N’empêche, certains cantons ont déjà pris les devants. Comme Genève qui poursuit avec succès son expérience pilote depuis trois ans déjà.

«La perte de confiance influence les choix professionnels»

Franceline Dupenloup, responsable des questions d’égalité pour le Département de l’instruction publique (DIP) à Genève photo.
Franceline Dupenloup, responsable des questions d’égalité pour le Département de l’instruction publique (DIP) à Genève.

Franceline Dupenloup, responsable des questions d’égalité pour le Département de l’instruction publique (DIP) à Genève.

Certaines écoles alémaniques donnent des cours d’autodéfense aux filles victimes du machisme des garçons. Que pensez-vous de cette initiative?

J’y suis tout à fait favorable. C’est d’ailleurs ce que nous faisons à Genève depuis trois ans. Nous avons mis sur pied des ateliers «Affirmation de soi/self defense», réservés aux filles de 16 à 18 ans de l’Ecole de culture générale. Il s’agit d’une expérience pilote, qui a lieu dans le cadre scolaire et qui s’est développée très positivement, puisque nous avons passé de un à neuf ateliers par année. Mais il faudrait étendre ce cours à tous les établissements du post-obligatoire, ainsi qu’aux plus jeunes, les 12-15 ans.

Comment ce projet est-il né?

Il est né du constat qu’il y a énormément de violence chez les adolescents, empoignades, harcèlement, menaces, insultes qui se banalisent. D’où l’idée de donner des outils aux filles qui vivent parfois avec une peur lancinante, une totale perte de confiance en soi. Or, nous savons que cette perte de confiance influence aussi les choix professionnels. L’idée est donc de leur permettre d’être plus assurées, de développer l’estime de soi pour qu’elles se rendent compte qu’elles peuvent sortir de la passivité. Pour cela, les mots ne suffisent pas. Il est important d’engager aussi le corps, le geste, dans ce processus positif d’affirmation.

Est-ce vraiment le rôle de l’école que de donner ce genre de cours?

Absolument! On ne peut pas se contenter de constater que les filles n’osent pas s’aventurer dans certaines filières et ne pas agir. Il faut faire en sorte que les filles soient plus audacieuses, plus affirmées. Et c’est le rôle de l’école de mieux communiquer ses valeurs d’égalité et de respect.

Certains opposants craignent une spirale de la violence…

C’est un comble! Ces cours n’incitent pas à la violence, mais à l’auto-défense, à ne pas se réfugier dans la passivité et la peur. D’ailleurs, les retours du corps enseignant sont très positifs, le climat scolaire s’en trouve apaisé.

Durcissement des relations entre ados, dénigrement de la femme. Ce retour du machisme est-il aussi lié à l’immigration?

Plus qu’une question d’immigration, j’y vois un problème de fondamentalismes religieux. On entend certains garçons dire que, dans leur culture, des femmes et les homos sont lapidés… C’est pour cette raison que nous proposons aussi aux garçons des ateliers sur la masculinité. Ils ont besoin de s’exprimer sur les normes établies, sur les attentes de leur famille, sur les pressions subies. Les garçons apprécient de pouvoir dire leurs préoccupations en toute confiance, sans être jugés ou moqués. Les préjugés, les normes qui poussent les garçons vers des modèles d’insensibilité et d’agressivité sont longuement discutés lors de ces ateliers. C’est l’occasion aussi de conjuguer les discriminations, de mettre en parallèle racisme, sexisme, homophobie… Et je peux vous dire qu’en deux heures, on arrive à faire des pas de géant.

Quelles autres mesures de prévention vous semblent nécessaires?

Une des clés incontournables est la formation des enseignants. Ceux-ci doivent être attentifs à donner la parole autant aux filles qu’aux garçons, notamment en maths… Il est important aussi de mieux intégrer dans les programmes des figures féminines emblématiques. Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de l’apport des femmes à l’histoire, à la science, au sport, à la culture? Il est important de souligner leur contribution à notre patrimoine.

Etes-vous confiante pour l’évolution des relations entre filles et garçons?

Je suis optimiste à condition que les DIP permettent à ces ateliers de perdurer. Il faut être très obstiné pour continuer, car il y a encore beaucoup de résistance, au sein même du corps enseignant. On se heurte à une forme d’angélisme, comme si l’école était en soi un îlot d’égalité…

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla