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2 mai 2016

L’avatar en dit long sur notre personnalité

Le choix de l’image qui représente notre double numérique n’a rien d’anodin. Et répond à des mécanismes, conscients ou non, bien plus complexes qu’il n’y paraît.

Une scène avec les personnages bleus du film «Avatar».
«Avatar», le film de James Cameron sorti en 2009, a popularisé le phénomène des doubles numériques. Photo: Keystone/Everett Collection

A vous qui avez une seconde vie numérique, sachez que votre avatar reste l’élément qui vous définit avant toute autre chose lorsque vous êtes en ligne. Il ne s’agit de rien de moins que de votre identité visuelle dans le vaste monde numérique. Le choix de ce signe identificatoire n’est donc pas anodin.

«Forcément, comme sur internet vous dialoguez avec de nombreuses personnes que vous ne connaissez pas dans la réalité, l’avatar reste la principale image que vous avez d’elles. Et qu’elles ont de vous», explique Christophe Lefevre. Pour ce spécialiste français des nouvelles technologies, il est opportun de prendre toujours le même avatar pour chacun de ses profils.

J’accepte ainsi plus facilement un lecteur de mon blog comme ami Facebook quand je peux l’identifier grâce à son avatar.»

D’ailleurs, beaucoup de blogueurs connus n’en changent pas, ce qui doit être un signe plutôt positif en termes de visibilité sur le Net. A l’inverse, si vous voulez clairement séparer votre vie virtuelle orientée passions et copains de votre présence sur des réseaux sociaux à caractère professionnel, il est sans doute bon d’avoir deux profils et avatars bien distincts.

Observateur québécois avisé des réseaux sociaux, Pierre Olivier Martel relève des différences d’usage entre ces derniers qu’il peut être utile de connaître. « Facebook, par exemple, est plutôt personnel. Les photos y sont plus contextuelles et suivent les événements de la vie de la personne. A l’inverse, sur un réseau plutôt pro comme Linkedin, on favorise une image en rapport avec son activité.»

Twitter offrirait une troisième dimension: des profils conservant longtemps le même avatar pour être facilement identifiables.

Et quand ils changent, c’est pour avoir valeur de revendication politique ou citoyenne.»

Une habitude désormais adoptée sur Facebook, que l’on a par exemple beaucoup vue lors des attentats de Paris ou de Bruxelles. Serge Tisseron, psychiatre parisien notamment spécialisé dans nos rapports aux univers vidéoludiques, le rappelle:

Avoir un avatar n’est pas seulement se choisir une image. C’est endosser les représentations et les normes qui y sont liées.»

Projections de nos pensées

Fin 2009, une étude publiée dans Communication Research (lien en anglais) a été plus loin en mettant en évidence des comportements hors ligne liés aux avatars représentant les personnes une fois connectées. Le psychanalyste Yann Leroux parle de «vêtements» à leur sujet, «à la fois expressions d’états internes parce qu’ils reflètent nos désirs et nos projets, ils sont également une façon de symboliser nos émotions et nos pensées.

Espaces de projection de nos états internes, ils permettent d’intérioriser des normes et des valeurs sociales.»

Les avatars seraient donc les équivalents en ligne de nos vêtements. Objets des mêmes investissements intenses, puis des mêmes désinvestissements, nous nous y attachons passionnément avant de les abandonner sans égards lorsque «la dynamique inconsciente qui nous les fait maintenir dans l’espace public n’est plus de mise: l’avatar peut alors être abandonné comme un vieux vêtement ou une…vieille peau.»

A l’Université de Stanford, le chercheur Nick Yee travaille au sein du laboratoire VHIL (Virtual Human Interaction Laboratory) (lien en anglais). Dès 2007, se penchant entre autres sur les avatars, il met au jour des phénomènes intéressants. Ainsi, un avatar féminin réalisant une transaction économique «obtiendrait 10% de bénéfice en moins que son équivalent masculin». Et peu importe si la personne réelle est effectivement homme ou femme. D’ailleurs, relevons à ce propos que le choix d’un avatar de sexe opposé est courant.

Nick Yee parle également de «l’effet Protée», du nom de cette divinité marine grecque qui avait le pouvoir de se transformer (d’où le terme protéiforme, ndlr): un avatar avec des caractéristiques physiques fortes donnerait davantage d’assurance et de confiance en lui à l’internaute dans son comportement en ligne. Etonnant, non?

Texte: © Migros Magazine / Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey