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10 novembre 2016

L’école à l’ère du numérique

Les cahiers et le tableau noir vont-ils s’effacer devant le wifi? Si les ordinateurs ont déjà fait leur entrée dans la plupart des classes romandes, Genève mène un projet pilote, en testant les tablettes dès l’école primaire.

Les élèves de la classe 7P de 
Margaux Luthy se livrent ce matin-là à un exercice de compréhension 
allemande.
Les élèves de la classe 7P de Margaux Luthy se livrent ce matin-là à un exercice de compréhension allemande.

Les élèves de 4P font cercle autour du tableau pour la leçon de français. On récapitule ce qu’est une phrase. Les mains se lèvent, on hésite, on rafraîchit ses souvenirs juste après le retour des vacances. Et puis chacun retourne à sa place pour les exercices. Tout le monde, sauf une poignée d’élèves que l’enseignante appelle pour un atelier au fond de la classe: le moment tablettes. Et tandis que les uns s’agrippent à leurs crayons, les autres font glisser leurs doigts sur les écrans pour mettre les mots dans l’ordre avec l’application «Ordomo». Un tournus est organisé pour que chacun puisse passer dix minutes sur ces supports un peu particuliers.

Les pionniers du numérique

Une classe de pionniers du numérique? Un peu. Comme toutes les classes de l’école primaire Le Sapay, à cheval entre les communes de Lancy et Plan-les-Ouates, établissement de béton flambant neuf, qui fait partie d’un projet pilote mené par le canton de Genève depuis novembre 2015. «Quand il s’agit de mettre en place une nouvelle technologie, il y a tout un processus pour voir si la plus-value pédagogique est suffisante. Ce projet est en phase d’expérimentation avant une possible généralisation», explique Cyril Roiron, responsable du projet pour le SEM (Service écoles-médias).

Dans cette classe 5P, l’apprentissage prend tout à coup des airs de jeu.
Dans cette classe 5P, l’apprentissage prend tout à coup des airs de jeu.

Pour l’heure, trois écoles, et bientôt une quatrième, sont équipées chacune de six tablettes par classe, ainsi que d’un tableau interactif et d’un beamer.

A chaque enseignant de les intégrer ou non dans les activités. Mais pour ceux que les nouvelles technologies n’effraient pas, elles peuvent devenir un solide atout. «Les élèves vont toujours très volontiers travailler avec les tablettes, ils sont attirés par les écrans», explique Martine Duchemin, enseignante de la 4P.

Mon intention est de les utiliser bientôt pour faire de la géo avec Google Map, retrouver et reconnaître les lieux visités, faire de la lecture de plan»

Quand apprendre devient un jeu

Dans la classe 5P de Frédérique Salvisberg, ce matin-là, on entend voler les mouches. C’est que le cours est organisé en différents ateliers, lecture, ponctuation et calcul oral. Ce dernier sur tablettes avec l’application «Roi des maths».

Une poignée de garçons s’évertuent à faire des additions et des soustractions en cliquant le plus vite possible sur les bonnes réponses. «Comment on voit qu’on évolue?», demande l’un d’eux, bloqué au niveau Forgeron. «Quand tu feras de meilleurs scores!», lui répond son voisin.

En classe, la tablette suscite une grande motivation.
En classe, la tablette suscite une grande motivation.

L’apprentissage prend tout à coup des airs de jeu, on survole les chapitres avec la même facilité que l’on passe des niveaux. Au point que certains vont trop loin dans les exercices, et se retrouvent bloqués par des opérations qu’ils n’ont pas encore vues en classes…

Trop zélés, les élèves? «La tablette suscite une grande motivation. C’est un outil en plus pour accéder à la connaissance. Un bon moyen pour leur faire apprendre des choses sans qu’ils s’en rendent compte! Mais il est encore trop tôt pour constater des effets sur l’apprentissage», analyse Frédérique Salvisberg qui a suivi, comme ses collègues, deux matinées de formation au numérique. Mais qui réserve la tablette à des moments précis de l’enseignement: «Quand on intègre de nouvelles notions, on travaille sans. Elle sert au renforcement, à la consolidation des connaissances.»

La tablette ne sert pas à enseigner, sinon elle prendrait notre place!»

A chaque instit d’imaginer des utilisations qui font sens, le multimédia offrant soudain un éventail d’outils pédagogiques: pourquoi pas exercer la narration par la création d’un récit illustré avec un logiciel de BD, filmer des moments de lecture de contes, manier le vocabulaire germanique en se présentant devant la caméra façon quiz…

C’est justement à un exercice de compréhension allemande que se livrent les élèves de 7P ce matin-là. Par groupes de deux, les élèves collent leurs oreilles aux tablettes avec sérieux pour pouvoir répondre aux questions.

«J’utilise ce support environ une fois par semaine. Ils font les exercices plus volontiers que sur papier et ils en font beaucoup plus! C’est aussi un outil de récompense au choix parmi d’autres: quand un élève se comporte bien ou a bien travaillé, il a le privilège de faire un jeu sur la tablette», explique l’enseignante Margaux Luthy, qui passe auprès des groupes pour les inciter à «réfléchir ensemble».

Et qui voit encore un autre avantage: «Chacun peut aller à son rythme, personne n’est bloqué par les autres. Alors que, quand tout le monde doit avancer en même temps, on perd forcément en efficacité.»

Alors, que du bonheur, l’enseignement par le numérique? Presque. Mis à part quelques voix parentales inquiètes et quelques bugs informatiques.

«On a eu des parents qui ont eu peur au début que leurs enfants puissent accéder à tout par le wifi. Mais c’est très sécurisé, le filtre est serré. Quand on tape certains mots, ça bloque tout de suite. Même certains sites de bricolages ne sont pas accessibles!», affirme Frédérique Salvisberg.

Un projet de loi pour 2017

Pour le reste, l’expérience se déroule au mieux, puisqu’un projet de loi vient d’être déposé pour 2017. «On doit encore déterminer le choix des tablettes, les ressources pédagogiques, la formation pour les enseignants… Il y a encore quelques inconnues et des problèmes techniques à résoudre», relève Cyril Roiron. Et si le projet est concluant, toutes les écoles du primaire pourraient être équipées ces prochaines années.

Mireille Bétrancourt: «Et il ne faut pas s’imaginer que les résultats des élèves vont automatiquement prendre l’ascenseur grâce aux nouvelles technologies. »
Mireille Bétrancourt: «Et il ne faut pas s’imaginer que les résultats des élèves vont automatiquement prendre l’ascenseur grâce aux nouvelles technologies. »

Mireille Bétrancourt: «Il ne s’agit pas d’utiliser les tablettes à tout-va»

Notre société se numérise à grande vitesse et, pour Mireille Bétrancourt, l’école se doit de suivre le mouvement. L’utilisation des nouvelles technologies dans l’enseignement est pourtant loin de faire l’unanimité en Suisse.

Mireille Bétrancourt, professeur en technologies de l’information et processus d’apprentissage à l’Université de Genève.
Mireille Bétrancourt, professeur en technologies de l’information et processus d’apprentissage à l’Université de Genève.

Mireille Bétrancourt, professeur en technologies de l’information et processus d’apprentissage à l’Université de Genève.

L’apprentissage du numérique a-t-il vraiment sa place à l’école?

Nous vivons dans une société qui se numérise à très grande vitesse. L’emprise d’internet est toujours plus importante. Il s’agit dès lors d’intégrer des nouvelles pratiques et d’armer suffisamment les jeunes pour qu’ils puissent prendre leur place en tant que citoyens numériques. Contrairement à ce que l’on pense souvent, certains d’entre eux manquent de connaissances en la matière. Il est donc essentiel de réduire les clivages. Par ailleurs, le potentiel des nouvelles technologies, au niveau pédagogique, est énorme:

L’utilisation du multimédia, de l’interactivité permet une individualisation non négligeable de l’apprentissage.

Est-il vraiment nécessaire de munir chaque élève d’une tablette? Ne risque-t-on pas de tomber dans un certain excès, dans une course à la technologie?

L’avantage des tablettes, c’est qu’elles s’intègrent facilement dans une classe, de la même manière qu’un livre. Et elles sont rapidement opérationnelles. Bien sûr, il ne s’agit pas de l’utiliser à tout-va et de se débarrasser à tout jamais des cahiers et des crayons. Et il ne faut pas s’imaginer que les résultats des élèves vont automatiquement prendre l’ascenseur grâce aux nouvelles technologies. Le problème, en Suisse, c’est que nous devons faire face à deux types de discours dominants contradictoires.

Lesquels?

D’un côté, nous avons les techno-utopistes justement, qui estiment que le numérique est la panacée; de l’autre, se trouvent les techno-résistants, qui s’opposent farouchement à l’intégration des nouvelles technologies à l’école et qui pensent que seul l’apprentissage des bases comme le français et les mathématiques doit y trouver sa place. Il en résulte donc un certain flou sur la manière d’agir concrètement, et une grande disparité entre les cantons. Si de nombreuses expériences intéressantes sont menées ici et là, elles manquent malheureusement de visibilité. Et nous avons besoin de davantage de recul pour évaluer précisément les apports de ces outils.

Comment alors utiliser de manière efficace le numérique à l’école?

Pour commencer, proposer une formation aux enseignants me semble primordial. Il ne s’agit pas pour eux de consacrer une heure par semaine au numérique avec leurs élèves, mais plutôt d’intégrer de manière régulière et ciblée l’usage des nouvelles technologies dans l’apprentissage des autres disciplines, en ayant par exemple recours à la recherche sur internet dans le cadre d’un cours d’histoire. C’est ainsi que l’on développera leurs compétences numériques. L’initiation à la création numérique – documents multimédias, production vidéo, conception digitale – me paraît également importante.

Et il serait peut-être intéressant de proposer des cours de programmation, afin que les jeunes ne soient plus tributaires de services dont ils ne comprennent pas le fonctionnement.

Auteur: Tania Araman, Patricia Brambilla

Photographe: François Schaer